Michel Lobrot
1er entretien avec Maria Antonia

L'anthropologie

23 mars 2002

Ce premier entretien est consacré au domaine dans lequel je me situe, c'est-à-dire l'anthropologie. Je vais essayer d'une part de définir ce qu'est pour moi l'anthropologie, d'autre part, de dire quelle va être la suite des thèmes que je vais aborder au cours de ces entretiens, environ une dizaine de thèmes.

Je commence par qu'est-ce que l'anthropologie pour moi.

L'anthropologie, d'après les meilleurs auteurs actuels, ce serait une science, la science de l'homme, comme son nom l'indique. En grec, ça veut dire science de l'homme, anthropos, logos, anthropologos. Science qui se distingue de la psychologie, de la sociologie, de l'ethnologie, c'est-à-dire de sciences qui parlent aussi de l'homme, mais qui en parlent d'une manière différente.

Qu'est-ce qui fait la spécificité de l'anthropologie ? Ce serait le fait qu'elle parle de l'homme sous tous ses aspects. Elle ne parle pas uniquement de l'homme du point de vue de son fonctionnement psychologique, comme la psychologie, ni du point de vue de sa vie sociale, comme fait la sociologie ; ni du point de vue des caractéristiques propres à une ethnie, comme fait l'ethnologie. Mais elle englobe tous ses aspects et elle ajoute même quelque chose, à savoir l'homme sous son aspect physique et corporel ; et l'homme sous son aspect écologique. C'est-à-dire l'aspect insertion dans l'espace et insertion dans le temps, du point de vue historique et géographique. L'écologie de l'homme.

Donc, c'est de la psychologie et de la sociologie, mais en ajoutant des aspects physiques et écologiques. Ethnographique aussi.

Ça, c'est l'anthropologie elle-même, telle qu'elle est définie en Europe.

Aux Etats-Unis, ils parlent d'anthropologie culturelle. Le terme anthropologie culturelle est une tautologie, parce que la culture, pour les Américains, c'est l'ensemble des rites, des traditions, des habitudes, des attitudes d'une population donnée. C'est finalement la totalité des aspects de cette population. Alors qu'en Europe, le mot culture signifie autre chose. Il signifie une activité tout à fait particulière, essentiellement créative, auto-centrée, centrée sur elle-même, autotelique. Pour les Européens, c'est ça la culture. Si un Européen parle d'anthropologie culturelle, il entend autre chose que ce qu'entendent les Américains. Donc, ça n'ajoute rien de dire "anthropologie culturelle", puisque finalement, la culture pour les Américains, c'est l'ensemble du fonctionnement d'une société donnée.

C'est une première chose qui permet de définir l'anthropologie. Mais évidemment, l'anthropologie, c'est une science qui aboutit à une théorie, qui aboutit à des conceptions générales, à des lois éventuellement, des constantes, des principes, etc. Comme toute science, elle a une méthode. La méthode de la psychologie, c'est plus la clinique ou la psychologie expérimentale ; la méthode de la sociologie, c'est plus les enquêtes. Mais la méthode de l'anthropologie, c'est plus une méthode clinique, une méthode historique, à partir de cas et d'examens de cas, et de comparaisons entre des cas. C'est une méthode comparative, où l'on compare par exemple une époque à une autre, un peuple à un autre, etc. On prend une position un peu en survol par rapport à l'histoire en particulier, par rapport au cas. Ça se ramène en définitive à une méthode de cas. Finalement une méthode clinique dans laquelle on peut très bien envisager un cas particulier, le cas d'une personne particulière, ou d'un groupe particulier, d'un peuple particulier. Mais vu sous tous les aspects où cet individu, ce peuple peut être envisagé. C'est ce que je me propose de faire par rapport à moi-même, c'est-à-dire de me prendre moi-même d'un point de vue anthropologique. Me regarder en tant qu'être humain complet, si l'on peut dire. Un être humain qui a une psychologie, une vie sociale, une vie corporelle, physique, qui est inséré dans le temps et dans l'espace. Donc, c'est sous tous ces aspects que je voudrais envisager ma vie, mon existence ; naturellement en mettant l'accent sur mon œuvre, c'est-à-dire sur ce que j'ai produit et pas tellement sur moi-même en tant que personne. Me centrer davantage sur mon œuvre que sur ma personne. C'est quand même un accent particulier, un angle particulier.

Pour arriver à ça, je compte aborder dix thèmes successivement, pas nécessairement dans l'ordre où je vais les donner. C'est plutôt une liste de thèmes que je pourrais peut-être prendre dans un autre ordre que celui que je vais donner.

1. Tout d'abord, mes origines, familiales, mes ancêtres au point de vue de la généalogie. Et aussi du point de vue de mon enfance et de mon adolescence. Tout ce qui a précédé la fabrication de mon œuvre.

2. Ma carrière, du point de vue professionnel, en tant que professeur, professeur d'université, psychothérapeute, etc.

3. L'écriture. Mon rapport à l'écriture, comment je me suis mis à écrire, qu'est-ce que j'ai écrit et de quelle manière. Quel est mon rapport à l'écriture ?

4. La pédagogie, mon rapport à la pédagogie, à l'éducation, à l'école. Comment je suis arrivé à toutes les visions, les conceptions que j'ai eues concernant ces choses, la pédagogie, l'éducation, etc.

5. La théorie psychologique. J'ai aussi élaboré des théories psychologiques dans un certain nombre d'ouvrages. Je vais en parler.

6. Le journal. A un certain moment, je me suis mis à écrire des journaux, plus ou moins personnels. Le problème est de savoir comment j'en suis arrivé là et quelle utilisation j'ai fait du journal en question. Et pourquoi je me suis mis à écrire des journaux.

7. Mes amours, ma vie sentimentale, ma vie affective, ma vie sexuelle, et aussi la sexologie. Comment j'en suis arrivé à m'intéresser à la sexologie, à écrire des œuvres, des livres de sexologie.

8. La psychothérapie. Je me suis mis à un certain moment à faire des groupes, à faire de la psychothérapie, et aussi à concevoir une méthode générale applicable aussi bien en pédagogie qu'en psychothérapie, que j'ai appelée la NDI, la non directivité intervenante. Parler de cette méthode et de ces entreprises.

9. Les amis, le réseau, les gens avec qui j'ai travaillé, tout l'ensemble des gens qui ont constitué mon environnement humain, pour ainsi dire.

10. Mes conceptions anthropologiques proprement dites, et spécialement ce livre d'anthropologie qui s'appelle l'aventure humaine.