Michel Lobrot
3e entretien avec Maria Antonia
Ma carrière

Ma carrière, c'est complexe, c'est aussi un peu ma vie, mais du point de vue des grands cadres occupationnels, comme disent les Américains, professionnels. Pour ça, il faut que je remonte à mes études.

J'ai fait mes études, d'abord dans une boîte religieuse, une boîte de curés jusqu'à la classe de 5e. Ensuite, au lycée Pasteur jusqu'à la philo. Ensuite, j'ai commencé une licence de philo dans les années 42-43, après avoir fini mes études complètes au lycée. Et là, quand j'avais 19 ans, en 1943, je suis rentré chez les Dominicains. J'ai un peu parlé de ça dans le 2e entretien, de mon entrée dans la vie religieuse, et aussi de la signification que ça a eu pour moi que cette vie religieuse. J'en ai déjà parlé, donc je ne reviens pas là-dessus.

Sinon pour dire que dans cette vie religieuse, je n'ai pas du tout passé de diplôme. Donc, j'ai simplement lu, discuté, réfléchi, etc. Je n'ai pas non plus tellement écrit, sauf à la fin. Ça n'a pas eu une grande importance du point de vue de ma carrière. Ma carrière, pour ainsi dire, s'est arrêtée pendant quatre ans, c'est-à-dire de 1943 à 1948, plus que quatre ans. Quand je suis sorti de chez les Dominicains, j'ai repris des études, une licence de philo, j'ai fini ma licence de philo, j'ai fait ce qu'on appelait à l'époque le Diplôme d'études supérieures, DES. Je l'ai fait sur Nietzsche avec Etienne Souriau (?) qui était un spécialiste esthétique. Après mon DES, en 1951, j'ai fait une année comme professeur de lettres, de latin je crois, dans une boîte libre, Sainte-Croix de Neuilly. Ça a duré à peine un an. C'est là que j'étais obligé de soigner une tuberculose qui avait assez gravement évolué à l'époque et qui s'est guérie très bien grâce à la streptomycine. Ça devait être en 1952, je suppose. Non, 1951. 1951-1952, j'étais dans cette boîte, Sainte-Croix de Neuilly. Et en 1952, je me suis marié et j'ai été nommé professeur au collège de Domfront, dans l'Orne, près du Mans, d'Alençon. Domfront est une petite ville. J'avais fait une demande pour être délégué rectoral, c'est-à-dire sans avoir aucune titularisation. J'avais envoyé des demandes à peu près dans toutes les académies de France, et finalement, on m'avait proposé d'aller à Domfront comme professeur de philo, délégué rectoral, c'est-à-dire sans être titulaire. J'y suis donc allé avec ma femme. Je m'étais marié en 52 exprès pour pouvoir partir là-bas, parce que je n'avais pas du tout l'intention de me marier, on ne voulait pas se marier, mais on a été obligé parce qu'on s'est dit, dans une petite ville, professeur… ça paraît impossible de ne pas faire ça. Je suis donc parti à Domfront. Je suis resté en 1952-1953, et 1953-1954, deux années scolaires à Domfront comme professeur de philo, dans un très petit collège. Il y avait des petits paysans, qui étaient d'ailleurs très intelligents. C'était très intéressant, j'avais très peu d'élèves, c'était très bien. En 1953 est née ma première fille, Sylvie, en juillet 1953, un an après qu'on soit mariés. En 1954, j'ai préparé le CAPES de philo et j'ai été reçu, si bien que l'été 1954, après que j'ai été admis au CAPES, j'ai été nommé comme stagiaire de CAPES, on devait faire un an de stage pédagogique, à Strasbourg, que j'avais demandé d'ailleurs. Donc, en 1954, je suis parti à Strasbourg où j'ai passé un an de stage pédagogique : on allait dans les trois lycées de la ville et on assistait les professeurs de philo. On faisait une espèce de stage pédagogique pendant un an. Cette année à Strasbourg a été très importante pour moi parce que ça a été une année de libération, d'éclatement, de vie étudiante, littéralement. J'étais marié, mais on a quand même mené une vie étudiante. Ça a eu aussi beaucoup de conséquence pour moi au niveau amoureux, mais j'en parlerais une autre fois. Mais du point de vue de ma carrière, ça m'a permis d'être nommé à la fin de cette année-là, en 1955, au lycée climatique de Gérardmer, où je suis resté en 1955-56 et 1956-57. A Gérardmer, j'ai préparé l'agrégation de philo, en 1956. Et j'ai été reçu à l'agrégation en 1956.

Je fais une erreur, je ne suis resté qu'un an à Gérardmer, l'année 1955-56. Eté 1956, je suis reçu à l'agrégation de philo. Et aussitôt nommé à l'école normale d'Arras. Normalement, j'aurais dû être nommé dans un lycée, mais je n'avais plus envie d'enseigner la philo, j'ai préféré enseigner la psychopédagogie. Donc, j'ai demandé un poste dans une école normale, et on m'a donné l'Ecole normale d'Arras que j'ai intégrée en 1956, en été. J'en avais marre d'enseigner la philosophie, je voulais changer et on m'a nommé à Arras. Je suis resté à Arras en 1956-57 et en 1957-58, donc deux ans. J'ai enseigné la psychopédagogie à des fils de mineurs puisqu'Arras, c'était une ville du nord de la France, où les jeunes, après leurs études secondaires, venaient pour devenir instituteur. On l'appelait la 4e année. Ils restaient un ou deux ans, je ne sais plus. Je me suis occupé de ces jeunes, c'était en général des enfants de mineur. Et en 1958, j'ai eu la chance de rencontrer quelqu'un qui savait qu'à l'époque, on recrutait des professeurs pour un institut qui se situait près de Paris, le Centre national de pédagogie spéciale, qui était un institut où on formait des enseignants, des éducateurs, des directeurs d'établissement, etc., pour l'enfance inadaptée. A l'époque, c'était le seul centre en France où on formait tout le personnel pédagogique qui s'occupait des enfants inadaptés, soit dans les internats pour l'enfance inadaptée, soit dans les classes spéciales pour les enfants inadaptés. Je suis allé voir la directrice de ce centre qui venait de se créer et elle m'a dit : oui, je veux absolument que vous veniez dans mon centre, à Beaumont-sur-Oise, près de Paris. Il faut dire que jusque-là, j'étais en province. Je venais de faire deux années à Domfront, une année à Strasbourg, une année à Gérardmer et deux années à Arras. Ce qui faisait six ans en province. Là, ça me donnait la possibilité de revenir à Paris puisque Beaumont-sur-Oise se trouve près de Paris, dans la banlieue. Alors, j'ai réussi en faisant du forcing au ministère à obtenir ce poste de professeur de psychologie à Beaumont-sur-Oise, que j'ai intégré à la rentrée 1958 et donc, j'ai commencé l'année scolaire 1958-59 comme professeur de psychologie et chargé d'un centre de recherche. Il y avait les deux, professeur de psychologie et plus ou moins directeur d'un centre de recherche, ce qui m'a permis de commencer professionnellement des recherches. J'avais tout un équipement, un secrétaire de recherche, des appareils, toutes sortes de choses, qui m'ont permis de commencer des recherches de manière systématique, en psychologie de l'enfant particulièrement, à partir de 1958. Je suis resté dans cet institut jusqu'en 1969, jusqu'à après 1968, à peu près douze ans.

Dans ce centre, il s'est passé des choses dont je reparlerai. C'est là que j'ai complètement modifié ma pédagogie. C'est là qu'on a créé avec des amis la pédagogie institutionnelle. Il s'est passé énormément de choses dans ce CNPS de Beaumont-sur-Oise. C'est là que j'ai été amené à modifier complètement mon enseignement, etc. C'est aussi à cette époque-là, à partir de 1958-59 que j'ai travaillé à Paris, j'étais professeur de civilisation française à la Sorbonne, au cours de civilisation française à la Sorbonne. C'est une espèce d'annexe à la Sorbonne, d'annexe plus ou moins privée, semi-privée, où on recevait des étudiants étrangers qui venaient apprendre le français ou se perfectionner en français. A qui on faisait des cours dits de civilisation française. J'ai fait ça pendant six ou sept ans, à peu près, en même temps que le travail à Beaumont-sur-Oise. Ça a été une expérience très intéressante pour moi parce que ça m'a permis de connaître énormément d'étrangers, de jeunes de toutes les nationalités. Evidemment, il y avait une majorité d'Européens, Allemands, Scandinaves, Anglais, Italiens, Américains. Mais il y avait pratiquement des gens de toutes les nationalités. C'était une expérience assez intéressante, qui a aussi beaucoup influé sur ma vie amoureuse puisque par exemple, la première femme, avec qui je suis resté un certain temps après avoir quitté Simone, ma première femme, était une femme que j'ai connue dans ces cours de civilisation française. C'était une Américaine qui s'appelait Jenny. Ça a eu donc un impact important sur ma vie affective. Je reviendrais là-dessus, c'est un autre aspect.

Je reste à Beaumont-sur-Oise jusqu'aux événements de 1968 où se sont produits beaucoup de bouleversements dans ce centre, à l'occasion de ces événements. En 1969, il y a une espèce de clash qui se produit dans ce centre car tout ce qu'on avait décidé en 1968 est annulé par un vote de l'assemblée générale des professeurs du centre. Or, moi, je m'étais très fortement engagé dans le sens de réformes, de modifications assez profondes de ma pédagogie en 1968 et je n'ai pas supporté l'idée que tout ça était tout simplement balayé et qu'il fallait revenir en arrière. Et j'ai dit : non, je ne reste pas dans ce centre. Alors que j'y étais assez bien, j'y avais des tas d'amis, j'étais très reconnu, etc. Mais à cause de ce conflit avec les professeurs, spécialement avec les professeurs, plus qu'avec l'administration, j'ai dit : non, je m'en vais, je ne reste pas avec ces gens-là.

Je suis parti et je n'avais aucune solution, sinon me mettre en congés de longue durée, ce que j'ai fait, alors que je n'étais pas du tout malade, mais j'étais obligé de me mettre en congés de longue durée. Je n'avais pas d'autre solution. Je n'avais pratiquement aucun point de chute, aucun recours, sinon rester en congés de longue durée. Heureusement, en 1969, a été créée l'Université de Vincennes, qui était une entreprise qui avait été décidée par Edgar Faure, ministre de l'Education nationale. Il avait décidé de créer une Université expérimentale fonctionnant sous un régime tout à fait original, nouveau. J'ai eu vent de cette entreprise, et j'ai connu, indirectement par quelqu'un, un homme qui était assez puissant dans cette entreprise, qui était Michel de Beauvais. J'ai pris contact avec lui et j'ai commencé à enseigné, d'une manière clandestine, à la rentrée 1969, mais sans être nommé officiellement. J'y allais un peu en vacataire, pour ainsi dire. Ce qui n'était d'ailleurs pas très légal puisque j'étais en fait en congé de longue durée. J'ai quand même commencé à enseigner à la rentrée 1969 et en 1970, un an après, j'ai été nommé officiellement à cette université de Vincennes comme maître-assistant, avec une situation tout à fait officielle. J'étais agrégé, donc je pouvais être assistant. Ce n'est qu'après que j'ai passé le doctorat, je ne sais plus en quelle année, en 1971 ou 1972. Donc, à partir de 1971, j'étais docteur, agrégé et professeur d'université. Dans cette université, ensuite, j'ai gravi tous les degrés de l'échelle, maître-assistant, professeur et quand je suis parti à la retraite en 1986, j'étais professeur titulaire, au sommet de la carrière.

A partir de ce moment, 1970, j'ai fait une carrière universitaire tout à fait normale, sauf que c'était dans une université expérimentale. En même temps, parallèlement, j'ai contribué à créer un certain nombre d'entreprises, d'associations fonctionnant sous le régime de la loi de 1901, à savoir l'Institut des sciences de l'éducation.

Face B

… parallèlement à l'université, et quelquefois autant à l'université que dans cet institut, Agora. Et à partir des années 80, j'ai été amené à aller de plus en plus à l'étranger. Tout d'abord au Mexique, qui est le premier pays où je suis allé, au Canada et au Mexique, les deux premiers pays où je suis allé pas mal, à partir des années 80. Et ensuite, à partir de 1984, de plus en plus en Grèce. Et après s'est ajouté l'Argentine. Quatre pays où je suis allé beaucoup à partir de ce moment-là : le Mexique, le Québec, la Grèce et l'Argentine. J'y suis allé de plus en plus, surtout à partir du moment où j'étais en retraite, en 1986 ou en 1987, je ne sais plus.

J'allais faire diverses choses. J'allais faire des conférences, des séminaires de formation, des groupes de thérapie, des groupes d'expression. J'ai fait énormément de choses dans ces pays, soit dans un cadre universitaire, soit hors du cadre universitaire. J'ai fait énormément de choses dans ces pays, et de plus en plus. Quand j'ai été à la retraite, en 1986, j'ai été très libre pour aller autant que je voulais à l'étranger, et j'y suis énormément allé, jusque dans les années 1995. Entre 1990 et 2000, je peux dire que mon activité en dehors de France était pratiquement aussi importante que mon activité en France. J'ai ajouté d'autres pays après : l'Italie, le Maroc, l'Algérie aussi. J'ai énormément travaillé dans des tas de pays étrangers.
En même temps, mon activité à Agora ou dans des associations parallèles à Agora s'est énormément accrue aussi. Finalement, j'ai eu une activité de plus en plus dans des associations comme ça et d'autre part, à l'étranger.
Voilà en gros ma carrière jusqu'à maintenant où c'est la même chose. J'ai une activité beaucoup à l'étranger, dans des associations, et de plus, mais c'est autre chose dont je reparlerai après, une activité d'écriture.

Si j'ai bien compris, après une interruption de carrière quand tu étais chez les Dominicains, a été beaucoup tournée vers une carrière pédagogique, mais en même temps, avec des changements. Parce qu'à un moment donné, tu es professeur de philo, tu dis que tu en avais marre, et tu demandes un changement, tu ne veux plus enseigner la philo, mais la psychopédagogie, pour des élèves-maîtres.

Je profite de ce que tu dis pour dire qu'au fond, j'ai commencé par enseigner la philo pendant quatre ans. Ensuite, j'ai enseigné la psychopédagogie pendant à peu près trois ans. Et ensuite, j'ai enseigné pendant douze ans la psychologie à Beaumont-sur-Oise. Après, à Vincennes, j'étais professeur de sciences de l'éducation. J'ai enseigné dans quatre domaines différents.

Ce qui veut dire que dans ce domaine de l'enseignement, il me semble que ta carrière a toujours été en recherche. D'abord tu as transmis la philo parce que tu avais été passionné de philo. Ensuite, tu t'es un peu ennuyé dans la philo et tu as changé. Tu es devenu psychopédagogue. Et ensuite, tu t'es tourné, et c'est toi qui a voulu y aller, vers l'éducation spécialisée, la psychologie dans ce cadre-là. Et après, tu as été dans une université expérimentale. Tu as expérimenté quelque chose qui était complètement nouveau en 1969, qui était les sciences de l'éducation.

Les sciences de l'éducation sous cette forme, la forme où on l'enseignait. J'en reparlerai ultérieurement, mais c'était complètement nouveau.

Parallèlement à ça, à partir du moment où tu as été à Vincennes, tu t'es beaucoup préoccupé de la constitution d'associations ou d'équipes de recherche, en dehors de l'université.

Des équipes de recherche étaient beaucoup au sein de l'association, ou bien dans le cadre de Vincennes, Paris VIII, ou bien dans le cadre des associations.

Tu as participé à la création de l'Institut des sciences de l'éducation. Ensuite, tu as créé l'Institut Agora.

Nous avons créé, nous étions beaucoup à le créer. J'ai beaucoup contribué.

Tu as beaucoup contribué à la création, c'est pour ça que je me permets de dire que tu l'as créé, avec d'autres qui étaient avec toi, l'institut Agora, dans lequel tu as fait beaucoup de travail de formation et de recherche. A partir de 1980, tu as été sollicité pour aller à l'étranger, en particulier au Québec, au Mexique, en Grèce, en Argentine, et depuis que tu es à la retraite, en 1986, tes activités à l'étranger, se sont multipliées vers l'Italie, le Maroc, etc. Ton activité est pour moitié à l'étranger.

Je voudrais dire aussi que je suis parti à la retraite en 1986 alors que je n'étais pas à l'âge de la retraite. L'âge de la retraite, c'était 65 ans, ça aurait été normalement 1990 que j'aurais dû partir à la retraite. J'ai pris ce qu'on appelle une retraite anticipée. C'était un truc mis en place par le régime socialiste pour permettre aux gens de partir plus tôt à la retraite, donc de libérer des postes, résoudre le chômage. Mais jusqu'en 1990, pendant quatre ans, c'était très surveillé. Je n'avais pas le droit de gagner beaucoup d'argent en dehors. C'était la condition pour prendre une retraite anticipée, c'était de ne pas faire un autre travail, un travail secondaire. Donc, je n'ai pas eu le droit de gagner beaucoup d'argent en plus à ce moment-là, jusqu'en 1990. En 1990, par contre, j'ai pu faire ce que je voulais. Mais c'est un aspect un peu secondaire.

Mais au niveau purement carrière universitaire, il y a la licence de philo qui est coupée par le séjour chez les Dominicains, donc une licence qui a été très longue puisqu'il y a eu un intermède de 4 ou 5 ans entre les deux. Ensuite, le CAPES de philo, l'agrégation de philo et enfin, le doctorat en 1971.

C'est au niveau des diplômes universitaires. Mais au niveau carrière, ce que j'entends dans ce que tu dis, c'est que tu as été toujours à la recherche d'un type de pédagogie différente. Philo, puis psychopédagogie, puis psychologie, puis sciences de l'éducation, puis création d'associations, puis formation par ailleurs, etc. Et ça a été comme ça toute ton existence. Tu as toujours été en mouvement au niveau de ta carrière.

Oui, j'ai une carrière assez mouvementée, agitée, assez changeante même.

Au point d'être obligé, pour suivre tes convictions, de te mettre en congé maladie.

Oui, il y a eu trois grandes ruptures dans ma carrière, si je puis dire. Quand j'ai quitté les Dominicains, ce qui a été assez dramatique, parce que j'ai été plus ou moins chassé de chez les Dominicains, parce que j'étais complètement hors de l'Eglise, étant pourtant encore religieux. Pratiquement, j'avais rompu avec l'Eglise. J'ai été obligé de partir et ça a été extrêmement dur, terrible, ce départ. C'était la première rupture. La deuxième rupture, c'est quand j'ai quitté Beaumont en 1969, qui a été aussi très dure, très conflictuelle. Et la troisième rupture, c'est quand j'ai quitté Paris VIII, que je suis parti à la retraite en 1986, parce que la situation était devenue insupportable. J'étais trop novateur, trop marginalisé, trop rejeté. Et je ne supportais plus du tout ce climat de Paris VIII. Donc, trois fois dans ma vie, j'ai été amené à rompre, à casser une insertion qui était pourtant très bien, un système où j'étais pourtant très reconnu, très bien, d'une certaine manière. A chaque fois, j'ai cassé et je suis parti volontairement parce que je ne pouvais plus supporter un certain nombre de choses. C'est aussi une constante dans ces ruptures que j'ai été amené à faire.

Je m'aperçois que j'ai complètement oublié la mission que j'ai faite pour l'Unesco en Espagne entre 1968 et 1972 ou 1973, je ne sais plus exactement. Le responsable de la mission de l'Unesco à Madrid m'a demandé de devenir fonctionnaire international de l'Unesco, ce que j'ai refusé. Et finalement de faire des interventions pour la réforme pédagogique qui se faisait en Espagne dans ces années-là. L'Espagne faisait sa réforme Jules Ferry et établissait l'enseignement gratuit et obligatoire. Elle avait droit à un prêt de la Banque mondiale et une intervention de l'Unesco pour l'aider à mettre cette réforme en action. Je suis intervenu dans les Instituts des sciences de l'éducation qui avaient été créés en Espagne, dans toutes les grandes villes, Madrid, Valencia, Barcelone, Séville. Je suis intervenu pendant plusieurs années dans ce cadre pour aider à la réforme pédagogique. C'était l'époque de Franco, j'étais quand même assez menacé, gêné dans mon action, mais j'ai accepté cette intervention parce que je pensais qu'elle était utile aux Espagnols et pas au régime franciste. C'est un complément que je devais apporter.

D'autre part, je m'aperçois que je n'ai pas du tout fait de réflexion au niveau anthropologique, sur le problème de savoir quel était l'impact de ma carrière sur mon œuvre.

Il y a évidemment plusieurs aspects à considérer. Le premier aspect, c'est que ma carrière est entièrement une carrière d'enseignement ou d'intervention thérapeutique, qui était très liée à l'écriture d'une œuvre qui est littéralement parallèle à cette carrière. Très souvent, il y a un rapport très direct entre cette carrière et cette écriture. Par exemple, sortant de chez les Dominicains, j'ai écrit un livre où je raconte mon expérience chez les Dominicains, un livre qui n'a pas été publié qui s'appelle Ma révolte. Parallèlement, j'ai écrit d'autres choses qui n'ont plus rien à voir avec cette histoire. Mais j'ai écrit un livre en rapport avec cette histoire. J'ai écrit un livre aussi, ayant été à Beaumont, ayant beaucoup travaillé sur le problème de l'intelligence et de la débilité, la rééducation des dyslexiques, etc., j'ai écrit deux livres : d'une part un livre sur l'intelligence, qui s'appelle L'intelligence et ses formes; et d'autre part, un livre sur Troubles de la langue écrite et remèdes, qui sont directement inspirés par les recherches et réflexions que j'ai faites quand j'étais à Beaumont. Donc, il y a des livres que j'ai écrits, qui sont directement liés à ma carrière, c'est-à-dire à des enseignements que j'ai été amené à donner dans le cadre de cette carrière. C'est un premier aspect.

Un deuxième aspect, c'est le fait que cette carrière elle-même, telle qu'elle est organisée administrativement, me laissait une très grande liberté pour écrire ; pratiquement la plupart du temps, j'avais la moitié ou le tiers de la semaine qui était libre, où je pouvais écrire. Par exemple, j'ai refusé d'être fonctionnaire international à l'Unesco quand Jacques Bousquet me l'a proposé, parce que je me suis aperçu que si je travaillais pour l'Unesco, il fallait que je travaille du lundi matin jusqu'au samedi midi, sans arrêt, à plein temps, ce qui m'empêchait d'écrire. J'ai toujours sauvegardé, j'ai toujours voulu avoir beaucoup de temps pour écrire, et depuis que je suis à la retraite, j'ai pu écrire encore plus. Et par exemple, une œuvre aussi considérable que L'aventure humaine, je n'aurais jamais pu l'écrire si je n'avais pas été à peu près complètement libre. Parce que c'est une œuvre qui m'a demandé un travail considérable, presque à plein temps. C'est un deuxième élément très important.
Un troisième élément important, c'est le fait que les ruptures que j'ai opérées, les trois grandes ruptures dont j'ai parlé, ce sont des ruptures qui ont pour but de rétablir l'accord avec les gens avec lesquels j'étais. Je n'ai jamais supporté d'être en désaccord important avec les gens avec qui je travaillais. C'est évident pour les Dominicains, pour la vie religieuse, où pratiquement j'étais en rupture presque totale. Mais même à Beaumont, quand je l'ai quitté, j'aurais très bien pu ne pas quitter. Tout le monde me disait : pourquoi tu quittes alors que tu es tellement bien, tellement reconnu ? Mais j'avais un différend très grave au niveau des idées. Je ne pouvais plus continuer mon expérience pédagogique, et je voulais retrouver un endroit, que j'ai retrouvé avec Paris VIII, où j'étais complètement en accord avec les gens. Donc, je pouvais rentrer dans un rapport de communication, d'interaction avec les gens, qui pour moi a toujours été indispensable, qui a toujours nourri ma réflexion et qui m'a toujours permis de faire des expériences qui nourrissaient ma réflexion. Par exemple, à Vincennes, c'est très net que j'ai pu faire des expériences qui ont été d'une importance considérable pour moi, qui ont nourri ma réflexion. Et je n'aurais jamais pu faire toutes ces expériences si je n'avais pas été dans un contexte qui autorisait toutes les expériences que je faisais. C'est encore vrai après ma rupture, quand je suis parti à la retraite en 1986 où j'ai pu aller à l'étranger, rencontrer des gens, faire des expériences dans des universités ou ailleurs, j'avais une très grande liberté, une très grande possibilité de contacts, de rencontres, qui aussi nourrissaient ma réflexion. Finalement, ma carrière m'a permis en grande partie de faire mon œuvre. Peut-être que j'aurais fait aussi cette œuvre… sans compter ma vie amoureuse qui est aussi liée à ma carrière. Par exemple, quand j'étais professeur de civilisation française, ma vie amoureuse était liée à ma carrière, et certaines de mes œuvres ont été directement liées à ma vie amoureuse aussi. Donc, aussi indirectement à ma carrière.