Michel Lobrot
7e entretien avec Maria Antonia
Le journal

19 avril 2002


Quand je dis journal, je ne veux pas dire journal quotidien, mais je veux dire le journal intime, ou ce que Philippe Lejeune appelle le journal personnel, c'est-à-dire le fait de noter au jour le jour un certain nombre d'informations ou de réflexions, d'événements. C'est ainsi que nous définirons le journal personnel.

Pour moi, ça commence vraiment dans les années 1969-70. Pas avant. J'ai 45 ans. Mais il y a quand même eu un avant et je voudrais en parler parce qu'il est quand même assez important. L'avant, j'en ai déjà parlé plus ou moins, c'est la rencontre que je fais avec Raymond Ruyer, ce professeur de la Faculté de Nancy qui était lié à la famille de Simone, ma première femme, du fait qu'un de ses fils était plus ou moins fiancé avec Simone avant que je ne sois avec elle. Et la famille de mon ex-femme était assez liée avec la famille Ruyer, qui habitait Nancy. Et moi, automatiquement, puisque je me suis marié avec Simone, j'étais aussi lié avec la famille Ruyer. Ce qui m'a permis de connaître Raymond Ruyer, professeur à la Faculté de Nancy, un grand homme qui a écrit beaucoup d'ouvrages, et des ouvrages importants. C'est quelqu'un de très important dans la vie intellectuelle française, pour lequel j'ai toujours une énorme admiration. Et à mon avis, c'est quelqu'un qui est complément méconnu, un des plus grands esprits du XXe siècle en France, qui est méconnu en grande partie parce qu'il est d'une modestie fantastique et qu'il n'a jamais voulu aller à la Sorbonne, etc.

Donc, j'ai connu Raymond Ruyer dans les années 50. J'ai beaucoup parlé avec lui, j'ai beaucoup lu ses livres. Et un jour, il m'a dit : vous devriez faire comme moi un journal philosophique. Ce qu'il appelait un journal philosophique, c'était noter mes pensées, mes réflexions au jour le jour, comme il faisait lui-même. Et il prétendait que cette pratique était extrêmement utile. Et je me suis mis à pratiquer ça, à noter mes réflexions, peut-être par au jour le jour, mais quand même assez souvent. Et effectivement, j'ai trouvé ça très utile parce que ça permet d'exprimer ses pensées d'une manière très spontanée, très libre. Et de les exprimer. Et je crois qu'une pensée exprimée, écrite, est très différente d'une pensée simplement pensée ou même dite. L'écriture, c'est une chose que j'ai toujours observé, fait survenir quelque chose de nouveau au point de vue de la pensée. L'écriture est productrice de pensée et de réflexion, par elle-même. Donc, j'ai pratiqué cette méthode que Raymond Ruyer m'avait indiquée, et qui m'a été très profitable. D'autre part, j'ai écrit, dans les années 53-54, j'avais une trentaine d'années, un véritable roman qui s'appelait Le journal d'une femme. J'ai écrit ce livre à la suite d'une déception amoureuse que j'ai eue avec une femme, la première que j'ai vraiment aimée, ce n'était pas Simone, celle qui est devenu mon ex-femme. Elle s'appelait Evelyne. J'ai eu un rapport très curieux et très intéressant avec les Evelyne, les femmes qui s'appelle Eve, d'une certaine manière. Donc, c'est la première femme pour qui j'ai eu un désir très intense, très fort, ça a été un de mes échecs amoureux notables. Et à la suite de cet échec amoureux, j'ai écrit ce roman qui s'appelait Le journal d'une femme. Dans l'introduction de ce livre, je disais : "oui, moi, Michel Lobrot, j'ai retrouvé le journal écrit par une femme qui… Et naturellement, tout ça était de la fiction littéraire. Mais le fait que j'ai éprouvé le besoin d'écrire le soi-disant journal d'une femme est aussi très caractéristique, parce que ça voulait dire que pour moi, aussi bien le journal philosophique à la manière de Raymond Ruyer que Le journal d'une femme, signifiaient que pour moi, le journal n'était pas seulement une façon d'étaler ma subjectivité, d'étaler mon moi, comme dirait Pascal. Mais une forme littéraire à part entière, une façon d'écrire, de s'exprimer à part entière. Ni dans un cas ni dans l'autre, ni dans le cas du journal philosophique, ni dans le cas du journal d'une femme, ce n'était moi qui réellement m'exprimait. Dans un cas, j'exprimais des idées, dans l'autre cas, je me mettais à la place de l'autre sexe, donc il ne s'agissait pas de moi réellement, mais c'était quand même dans le style journal. J'avais découvert à cette époque-là une idée qui après est devenue très importante pour moi, longtemps après. C'était que le journal permettait une écriture, un style tout à fait différent de l'écriture ou du style habituel. Il s'agissait plutôt d'une autre façon d'écrire que simplement le fait de dire "je" et d'étaler sa subjectivité.

J'en suis resté là jusque dans les années 1969-70, c'est-à-dire jusqu'à cette grande rupture sentimentale pour moi, qu'a été le fait de quitter Janice, la femme américaine avec laquelle je vivais depuis 1965. Je l'ai quittée fin 1969 pour vivre avec Vicky, la femme australienne avec laquelle j'ai vécu à partir de 1970 jusqu'en 1973. Cette rupture a été très importante pour moi parce que je suis passé d'une femme qui était une merveille d'équilibre et d'intelligence à une femme qui était folle, simplement. Et j'ai fait ça à cause de la sexualité. C'est parce que ça marchait très bien au niveau sexuel avec Vicky que j'ai quitté cette femme américaine. Et pour moi, c'était à la fois une chose très importante et aussi une catastrophe. Cette catastrophe que j'ai vécue très mal, très durement, m'a amené à écrire une nouvelle forme de journal, de manière assez spontanée, d'ailleurs. Je n'ai pas le souvenir très précis du moment où j'ai commencé à écrire ce journal. J'ai l'impression que j'ai commencé au moment d'une des premières ruptures que j'ai eues avec cette femme australienne avec qui je vivais. On passait son temps à se séparer. Elle partait, elle allait dans un hôtel à Paris, on se retrouvait un mois après. On recommençait, etc. Pendant trois ans, on n'a pas arrêté de faire ça. A chaque fois qu'il y avait ce genre de rupture, je vivais ça très mal et j'ai l'impression que c'est à ce moment-là que j'ai commencé à écrire un journal intime, personnel, dans lequel je parlais beaucoup de mes rapports avec cette femme et de mes problèmes amoureux. A tel point qu'il y a quand même un résidu de cette période dans ce livre qui s'appelle L'animation non directive des groupes, dans lequel j'ai mis un extrait, dans le premier ou le deuxième chapitre, je ne sais plus, de ce journal dans lequel je parle justement de mes rapports avec cette femme, Vicky. Ça me donne quand même une indication que c'est à propos de mes rapports avec elle et d'une séparation avec elle que j'ai probablement commencé à écrire ce journal. J'ai continué jusqu'au moment où je me suis séparé de Vicky en fin 1973 et début 1974, j'ai eu une relation très forte, très intense avec une autre femme, professeur à Paris VIII, une collègue, qui s'appelait Marie-France. C'était une relation très intense, au point qu'à un certain moment, j'ai pensé qu'on allait vivre ensemble. Malheureusement, au moment même où je pensais qu'on allait vivre ensemble, elle m'annonce qu'elle se marie avec un autre. Ça a été une catastrophe pour moi et c'était tellement dure, août-septembre 1974, que j'ai décidé d'écrire un journal presque quotidien, pour dire tout mon désarroi, mes interrogations, mes problèmes que j'avais par rapport à cette femme-là, par rapport à cette rupture que je n'arrivais pas à comprendre. Et j'ai écrit pour la première fois un journal complet, pendant à peu près un an, j'ai presque quotidiennement écrit un journal qui est devenu un livre, que je n'ai jamais publié d'ailleurs, c'est toujours un inédit. J'ai commencé par parler de mon rapport avec Marie-France, mais ensuite, j'ai parlé de bien d'autres choses que de mon rapport avec Marie-France. J'ai parlé de mon rapport avec Vicky, d'autres femmes, de ma vie, de ce que je vivais à l'époque, etc. C'est un livre qui a environ 250-300 pages et que j'ai écrit à peu près pendant un an. Ça a été le premier livre que j'ai écrit sous forme de journal. C'était dans les années 1974-75. Et ça m'a donné l'idée que le journal, ou plus exactement la forme journal, pouvait devenir une véritable forme littéraire, façon d'écrire nouvelle, complètement originale et tout à fait nouvelle. Rejetée d'ailleurs par tous les responsables officiels de la culture française ou de la culture en général, qui ont toujours rejeté ce genre en disant que c'était un genre mineur, sans intérêt, sans importance. Moi, j'ai eu au contraire l'idée que c'était une forme tout à fait nouvelle, tout à fait originale et tout à fait intéressante. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à concevoir l'idée que non seulement, on pouvait écrire un journal intime, personnel, mais que dans ce journal personnel, on pourrait intégrer toute forme d'écriture, y compris l'écriture la plus théorique et la plus objective possible. C'est une idée que j'ai eue, et que j'ai ensuite exploitée. Mais ce n'était pas une idée tellement originale à l'époque. Il y en avait d'autres qui ont eu cette même idée à la même époque que moi. Je pense en particulier à Kundera. Je ne sais pas à quelle époque Kundera a commencé à écrire ses romans, mais je pense que c'est probablement à cette époque-là, ou un peu plus tard. Et Kundera fait ça exactement dans ses livres. Il y a à la fois un aspect journal personnel, des textes de fiction et il faut aussi de la théorie et il expose des idées. Donc, je n'ai pas été le seul, mais à l'époque, je pensais être le seul, peut-être le premier à écrire sous cette forme-là. Donc, j'ai fait ce que j'avais décidé, j'ai commencé à écrire un ouvrage théorique sous cette forme-là, sous cette forme de journal. Et ce livre n'a jamais été édité non plus. Il s'appelle Ma vision de l'homme. J'ai essayé de le publier, mais je n'ai pas réussi. Il reste donc inédit. C'est un livre un peu théorique que j'ai essayé d'écrire sous cette forme de journal personnel.

Après, j'ai continué jusqu'à maintenant et je continue toujours à écrire aussi sous cette forme-là. Je n'écris pas seulement sous cette forme-là, j'écris aussi sous forme beaucoup plus classique et traditionnelle, sous forme d'écrits théoriques ou autres, mais depuis ce moment-là, j'ai toujours eu une écriture sous cette forme-là. Actuellement, le livre que j'écris depuis les années 90, que j'appelle Ma recherche, je l'écris aussi sous cette forme-là. Je mélange les événements de ma vie personnelle, les textes théoriques, etc.

Ça, ça se situe dans les années 74-75-76. Dans les années 77-78-79, nouvel événement sentimental… Finalement, les événements sentimentaux dans ma vie ont une grande importance. Je suis alors amoureux d'une femme qui s'appelle Rozenn, une Bretonne, qui aura une grande importance dans ma vie et qui sera aussi ce que je vis aujourd'hui comme un grand échec. Un peu comme le rapport avec Vicky, l'Australienne. A nouveau, le même phénomène se produit qu'avec Vicky et Marie-France. J'écris, je décide d'écrire un livre à base de journal, sur cette expérience avec cette femme, Rozenn J'ai écrit ce livre assez rapidement, en l'espace d'un an. Je l'ai édité moi-même et il a eu beaucoup de succès, malgré le fait qu'il ne soit pas diffusé. Il s'appelle Le mal d'aimer. C'est un livre dans lequel je parle beaucoup de ma vie sentimentale, mon expérience avec Rozenn, que dans le livre, j'appelle Régine. Mais où je fais aussi beaucoup de considérations théoriques sur la sexualité, sur la vie amoureuse, sur toutes sortes de choses. J'essaie de pratiquer ce type d'écriture que j'ai commencé à pratiquer dans les années 70, où je mélange constamment l'écrit personnel, l'écrit théorique, etc. J'ai publié ce livre dans les années 80, je ne sais plus exactement l'année. C'est un livre qui va avoir beaucoup de succès. Encore maintenant, je le vends. Beaucoup de femmes s'y sont retrouvées. Elles ont trouvé que c'était vraiment étonnant de vérité. Pour moi, je considère que c'est un des livres les plus importants que j'ai écrit. Si on me demandait de citer trois livres vraiment très important que j'ai écrit, il y a La pédagogie institutionnelle, sûrement. Il y a ce livre, Le mal d'aimer. Et probablement L'aventure humaine. J'ai l'impression que ce sont pour moi les trois livres les plus importants que j'ai écrits jusqu'ici. Je ne présage pas de l'avenir.

C'est un livre important que ce livre, Le Mal d'aimer.

Après, il y a une pause, une rupture. Et je ne me vois plus tellement écrivant ce type d'écrit. Entre les années 80 et 90, j'ai l'impression que je laisse un peu tomber ce type d'écrit, pour me consacrer à des écrits beaucoup plus théoriques et dans un style beaucoup plus traditionnel. C'est l'époque où j'écris ce livre sur les influences, dont j'ai parlé. Les forces profondes du moi, le livre sur les génies que je n'ai pas terminé. Je commence L'aventure humaine. Tout ça, il y a dix ans de pause. Je ne dis pas que je n'ai rien écrit de ce style, mais je ne me vois pas tellement avoir écrit systématiquement durant cette période.

Cette période entre 80 et 90 est très intéressante parce que c'est aussi une période où Paris VIII est venu à Saint-Denis, où j'ai été rejeté par tout le milieu universitaire où j'étais, considéré comme un marginal, comme un spécialiste de la sexologie. Et vraiment rejeté, pas considéré et un peu isolé. C'est aussi l'époque où je prends ma retraite. Et à ce moment-là, je ne me vois pas avoir ce genre d'écrit. Par contre, je reprends ça dans les années 90. C'était lié à la guerre du Golfe, à une aventure amoureuse que j'ai eu avec une femme, Yoanna, une Grecque. Je me revois reprenant ce journal que j'appelle Ma recherche. Je n'ai pas cessé de le poursuivre depuis les années 90. Je l'ai lié à un certain moment à des parutions dans cette revue qu'on a commencé à faire paraître dans les années 92-93, Fil-Info, qui s'appelle maintenant Implications. Régulièrement, il y a des passages de ce journal que je publie dans cette revue. Je ne fais pas tout paraître. Tout ce que j'écris dans ce journal, je ne le fais pas paraître dans Implications. Mais une grande partie de ce que j'écris paraît dans Implications. Et je l'ai repris encore plus depuis les années 2000. Au début, je le faisais un peu sans trop m'en rendre compte. Et dans les années 2000, j'ai pris conscience que j'étais en train d'écrire ça et qu'il fallait absolument que je le continue, ça correspondait à un besoin pour moi. J'ai accentué. Actuellement, je m'y consacre encore davantage qu'autrefois. Il est devenu de plus en plus important pour moi. Ce type d'écriture que j'ai commencé dans les années 70, que j'ai un peu abandonné dans les années 80, je l'ai repris dans les années 90, et accentué dans les années 2000. Maintenant, je le pratique beaucoup plus, et ça me plaît beaucoup. D'autant plus que j'ai commencé un autre livre sur la famille, dont j'ai déjà parlé, que j'écris entièrement sous cette forme-là. Il est loin d'être terminé, je le continue. A la limite, il pourrait s'intégrer dans Ma recherche, mais j'en fait un livre à part, consacré à ma famille, où je pratique le même style : je mélange constamment le récit personnel avec l'exposé théorique. C'est un livre très important pour moi. Ce sera aussi un des livres les plus importants que j'ai écrit.

Naturellement, parallèlement à ça, je fais toute une réflexion sur le journal et j'ai pris contact avec Philippe Lejeune, professeur à la Faculté de Villetaneuse, Paris XIII, qui essaie de promouvoir dans le milieu universitaire le genre littéraire "journal personnel". Il a écrit des livres là-dessus. Il y a tout un mouvement dans l'université, dans le monde intellectuel, un mouvement dans le monde littéraire, très important, pour promouvoir de plus en plus le journal. Je pense à un auteur comme Dobrovsky, qui est un très grand écrivain, qui a écrit des livres extraordinaires sous forme de journal. Et d'autres… Tous les écrivains actuels ont plus ou moins produits des journaux. Et pas seulement les écrivains et les littérateurs. Moscovici, qui est un théoricien sociologue, a écrit une espèce de journal. Chez certains, c'est plus autobiographique, comme chez Moscovici. Chez Dobrovsky, c'est plus du journal. Moscovici raconte son enfance, sa vie passée. Tandis que Dobrovsky, c'est sa vie présente, peut-être le passé d'il y a un an, mais c'est quand même pratiquement du présent. C'est différent. Tous les écrivains font du journal. Et certains ne font plus que ça, à la limite. C'est même étonnant dans la littérature actuelle à quel point le journal a pris pratiquement la première place. Il y a des écrivains qui n'écrivent plus que du journal. C'est un genre littéraire qui a pris une place considérable dans la littérature contemporaine, alors qu'au début du siècle, 1910-20, c'était considéré comme un genre mineur. Ce qu'on appelait le journal de blanchisseuse… Le journal de Gide, même le journal de Kafka, c'est une vraie misère. Ça n'a aucun intérêt. Le journal de Gide n'a aucun intérêt. Le journal de Montherlant n'a aucun intérêt. Ce sont des journaux où ils disent : "je suis allé au théâtre ce soir et j'ai dîné avec Untel"… etc. La seule qui a un peu pratique le genre de manière intéressante, c'est Simone de Beauvoir. C'est plus de l'autobiographie, mais une autobiographie plus personnelle. Sartre a essayé aussi dans Les mots. Il a assez bien réussi, je trouve. Mais c'est plutôt de l'autobiographie, ce n'est pas exactement du journal. Mais le journal à proprement parler, c'était un genre mineur. Alors qu'il y a une histoire bien sûr. Il y a même Mènedebiran qui a écrit au XIXe siècle un journal tout à fait extraordinaire que j'aime énormément. C'est vraiment l'ancêtre véritable du journal. Il y a Amiel qui a aussi écrit une espèce de journal. Il y en a d'autres, Joubert, etc. Et si on remonte plus loin, mais plus dans l'autobiographie, il y a naturellement Rousseau, Rétif de la Bretonne, mais ce n'est pas du journal, c'est plus de l'autobiographie. Plus Rétif de la Bretonne que Rousseau, c'est une autobiographie avec un aspect de journal. Mais le journal n'était pas pratiqué jusqu'au XIXe siècle, jusqu'à Mènedebiran. Et encore une fois, je considère que c'est probablement le premier qui a écrit un journal, au sens moderne du terme, où l'auteur parle de lui-même, dit ses sentiments, ce qu'il vit au moment où il le vit. C'est vraiment étonnant. Je n'imaginais pas ce que c'était avant de l'avoir lu. Depuis que je l'ai lu, je trouve que c'est une très grande œuvre. Il y a Proust, mais c'est aussi plus de l'autobiographie. Ce n'est pas du journal à proprement parler. Depuis le début du XIXe siècle, c'est un genre pratiqué, mais de manières différentes. Et pratiqué de manière systématique au XXe siècle, et spécialement depuis les années 80, même avant, les années 60. Maintenant, c'est devenu un genre littéraire à part entière, qui pose des problèmes intéressants.

Premier problème : le droit de dire "je". J'ai appris, comme tous les petits Français, qu'on n'avait pas le droit de dire "je" dans une rédaction ou une dissertation, qu'il fallait dire "nous". C'est un truc que j'ai toujours trouvé absurde, et que j'ai abandonné aussitôt que j'ai commencé à écrire, et pas seulement du journal. J'ai trouvé que c'était complètement absurde de dire "nous" comme le pape. Je ne vois même pas pourquoi le pape dirait "nous". Je trouve ça ridicule. C'est un premier aspect.

Deuxièmement, il y a l'aspect moral par derrière. C'est Pascal disant "le moi est haïssable", que je trouve complètement grotesque parce qu'au moment même où Pascal dit "le moi est haïssable", c'est lui qui parle, c'est son moi qui parle, et si son moi est haïssable…

Face B

… le sophisme grec qui dit : "tous les habitants d'Abder sont des menteurs", mais s'il dit que tous les habitants d'Abder sont des menteurs, ça veut dire que lui-même est un menteur, donc c'est un menteur qui dit que les habitants d'Abder sont des menteurs. Donc, les habitants d'Abder ne sont pas des menteurs… Etc. On n'en finit plus, on tombe dans l'absurdité, tout simplement. L'absurdité d'une morale qui veut qu'on ne parle pas de soi alors qu'on est simplement en train de parler de soi et que c'est soi-même qui parle. C'est un deuxième aspect.

Et il y a un troisième aspect, peut-être plus important. C'est le fait que c'est une autre façon de parler et une autre façon d'écrire. Je l'ai beaucoup expérimenté en pratiquant ce genre. Ça donne une espèce de liberté, de spontanéité, de possibilité, surtout si on pratique ce que Dobrovsky a appelé l'autofiction. Surtout si on essaie, non pas de faire de la fiction sur soi-même, ce n'est plus du journal, c'est de la fiction. Mais de l'autofiction, si on essaie de retrouver à travers ce type d'écriture ce qu'on a vraiment vécu et ressenti. C'est ça pour moi l'autofiction. Au lieu de dire simplement : "je suis allé au cinéma hier soir avec tel ami", ce qui n'a aucun intérêt, c'est du journal de blanchisseuse, essayer de retrouver les sentiments, ce qu'on a réellement vécu en allant au cinéma avec cet ami. Ce qui est autre chose. Il y a forcément une part de fiction et de reconstruction, mais ça ne veut pas dire qu'on invente, ça veut dire qu'on fait tout un travail sur soi-même pour retrouver le vécu. Ce qui est d'ailleurs assez difficile et qui exige beaucoup de travail. On rejoint d'ailleurs ce que dit Valéry sur Stendhal. Quand Valéry reproche à Stendhal cette façon de dire "je" et ce travail que Stendhal fait sur lui-même pour retrouver son expérience vécue. Valéry dit : "Stendhal, il fait de la reconstruction". Mais ce n'est pas vrai. En fait, Stendhal fait justement tout un effort pour retrouver… Quand, dans un journal, il essaie de retrouver les lieux, il dessine certains lieux qu'il a connus, c'est très touchant, cet effort qu'il fait pour retrouver le passé. Un peu comme Proust fait dans La recherche du temps perdu. Cette façon de faire effort pour retrouver l'expérience passée, je trouve ça très intéressant. Et ça induit une nouvelle façon d'écrire, une nouvelle façon de penser aussi et un nouveau genre littéraire.

Au fond, le journal, ça a constitué dans ma vie dans ma carrière, quelque chose de très important, comme une voie qui s'est ouverte à un certain moment, que j'ai exploitée au maximum. Que je n'ai peut-être pas assez exploitée d'ailleurs. Quand je me compare à quelqu'un comme Dobrovsky, je pense que je n'ai rien fait. C'est un monument, c'est énorme, ce qu'il a fait. Et moi, je n'ai pas fait grand-chose, comparativement. C'est un genre que je pourrais peut-être encore plus exploiter, que j'exploiterai peut-être encore plus, je n'en sais rien. Mais de toute façon, un genre qui pour moi est très important.

C'est à partir d'une influence que tu as commencé à t'intéresser au journal. L'influence d'un homme que tu admires, Raymond Ruyer, qui lui-même tenait un journal philosophique et qui t'a dit combien il pouvait être intéressant de noter ses pensées, ses réflexions au jour le jour. Ce que tu as commencé à faire dans les années 50. Et ça a été très utile pour toi et ça a fait surgir quelque chose de nouveau dans tes pensées, parce que les pensées écrites présentent quelque chose de différent des pensées non écrites.

Après, tu as écrit quelque chose qui s'appelle Le journal d'une femme, dans les années 1953-54. Pour toi, le journal signifiait déjà l'importance pour parler de son moi dans une œuvre littéraire. Tu t'étais identifié à une femme, après une histoire sentimentale. Tu as beaucoup écrit après des histoires sentimentales difficiles. Et le journal permettait une écriture différente.
Après, un peu plus tard, tu quittes une histoire amoureuse qui pour toi était très positive, avec Janis, pour trouver une sexualité différente, plus brûlante, plus chaude, mais une relation beaucoup plus difficile avec Vicky. Et tu vas de catastrophe en catastrophe avec elle, et tu étais tellement mal qu'à ce moment-là, tu as éprouvé le besoin d'écrire un journal sur ce qui se passait dans cette relation. Et à partir de ce moment, ce que j'entends, c'est quand même une nouvelle forme de journal. Ce n'est plus un journal philosophique, ce n'est plus un journal racontant seulement une histoire affective ou psychologique. C'est un journal qui mêle, probablement pour la première fois, à la fois ce que tu ressens comme malheur ou mal-être par rapport à cette relation amoureuse, et des réflexions théoriques sur la sexualité et l'amour. Tu as donné des extraits de ce journal dans L'animation non directive des groupes.

Après, tu as encore eu une aventure amoureuse assez dure, avec Marie-France, où tu as eu une relation intense, très forte, et tu as même pensé vivre avec cette femme au moment où elle pensait à te quitter. Devant la difficulté d'assumer ça, tu t'es mis à écrire un journal quotidien pour dire ton désarroi. Ce journal n'a pas été édité. Tu as commencé à parler dans ce journal, comme si c'était un livre qui devait être édité, ça pourrait devenir un livre, ça pourrait être édité. Tu parles de cette relation intense et de ta vie en général.

Tu as à ce moment-là l'idée, qui était en germe depuis pas mal de temps, mais qui se précise et qui devient effective, que le journal est une autre forme d'écriture. Tu avais ça déjà quelque part, depuis au moins le journal paru dans L'animation non directive, mais là, tu penses que c'est une nouvelle forme d'écriture, originale et forte. Tu te réfères aussi dans ce journal-livre par rapport à Marie-France, un peu à Kundera, qui a écrit un peu dans les mêmes années (c'est à vérifier), il mélange aventures personnelles et théorisation. Tu as finalement écrit Ma vision de l'homme, qui est un livre théorique écrit sous forme de journal. Malheureusement, il n'est pas publié.

Depuis Ma vision de l'homme jusqu'à maintenant, tu continues sous cette forme-là, un livre théorique écrit sous forme de journal impliqué, que tu appelles Ma recherche. Tu mélanges événements personnels…

Je vais y revenir, parce qu'il me semble que ça commence là, ces écrits théoriques mêlés à ta vie personnelle, où tu mélanges concept et vie personnelle. Qui continue jusqu'à maintenant sous forme de Ma recherche.

Même pendant ces écrits théoriques, il se passe quelque chose qui est un nouvel événement, positif au départ et dramatique à la fin, un événement sentimental par rapport à Rozenn. Tu écris à son sujet un livre que tu as publié qui s'appelle Le mal d'aimer, mais qui est sous forme de journal. Dans ce journal, tu parles de cette expérience amoureuse avec Rozenn, et en même temps, tu donnes tes conceptions théoriques sur la sexualité et sur l'amour. Tu considères que ce livre est probablement un des trois livres les plus importants que tu aies écrit. Le premier étant La pédagogie institutionnelle. Le deuxième, Le mal d'aimer. Le troisième, L'aventure humaine. Donc, c'est un livre très important, mais qui est un journal, finalement.
Pendant quelques années, une dizaine d'années, il n'y a plus eu grand-chose par rapport à l'écrit de journaux parce qu'il y a eu le transfert de Vincennes à Saint-Denis, il y a eu une marginalisation de toi par rapport à tes collègues qui t'ont beaucoup rejeté à ce moment-là, des choses difficiles à vivre. La retraite que tu as prise avec certainement des difficultés. Donc, tu as un peu abandonné cette idée du journal, que tu as reprise en 1990, d'une manière vraiment très importante, en particulier à partir de la guerre du Golfe, qui t'a donné des envies d'écrire, et d'une autre aventure sentimentale avec Yoanna. C'est à ce moment-là que Ma recherche a pris tout son essor. Certaines parties de ces écrits paraissent depuis les années 1993-94 dans ce journal, dont tu es le fondateur, Implications. Et depuis l'année 2000, il y a une recrudescence. Ma recherche a pris beaucoup plus d'importance. Et s'y adjoint ce que tu écris par rapport à la famille. C'est un récit personnel par rapport à ta propre famille en même temps qu'un exposé théorique sur tes conceptions de la famille.
 
Tu cites Philippe Lejeune, qui est un des théoriciens du journal personnel, qui veut promouvoir le journal, avec l'importance qu'il peut avoir au niveau littéraire et au niveau de la pensée. Comme si le journal était, d'après toi et d'après Lejeune, une nouvelle façon de penser et un nouveau genre littéraire. Ce journal, même s'il y a quelques grands ancêtres, comme Mènedebiran ou Amiel, quelques personnes importantes de nos jours, comme Dobrovsky, Simone de Beauvoir, un peu Sartre, mais plus dans l'autobiographie que le journal, maintenant cette forme-là d'écriture est très importante parce qu'on a le droit de dire "je" d'une manière positive. Et aussi ça montre l'absurdité d'une morale qui veut qu'on ne parle pas de soi. Et également, ça donne une liberté et une spontanéité que l'on retrouve dans cette autre façon d'écrire.