Michel Lobrot
8e entretien avec Maria Antonia
La sexualité, la sexologie

21 avril 2002

Avant, je voudrais revenir sur le journal, parce que je me suis aperçu dans l'entretien d'hier que j'avais oublié de parler d'un livre assez important que j'ai écrit, un journal justement, que j'ai écrit dans les années 78-79, centré sur ma pratique thérapeutique et ma vie professionnelle. Je l'ai appelé Apprendre à vivre. C'est un peu aussi sur ma vie sentimentale. J'ai fait imprimer ce livre en Allemagne. Il a été très mal imprimé. Il a été traduit longtemps après en espagnol et publié en Argentine sous le titre Journal d'un psychothérapeute. C'est un livre dont j'ai oublié de parler. Il a été assez connu, il a fait pas mal de bruit. Il a donné à certains le désir d'écrire des journaux.

Ce qui me donne l'envie de faire la liste de mes livres, publiés ou non publiés, qui sont sous forme de journaux.
Dans l'ordre, ce premier livre que je n'ai pas publié, qui pourrait s'appeler L'amour-passion, par exemple. Le deuxième, Ma vision de l'homme. Ensuite, Apprendre à vivre, sur ma vie professionnelle et sur mon expérience thérapeutique. Ensuite, Le mal d'aimer, dans les années 80. Et finalement, ce livre qui s'appelle Ma recherche, que je continue toujours aujourd'hui.
Voilà à peu près la liste des livres sous forme de journaux.

Aujourd'hui, je voudrais parler de la sexualité et de la sexologie. Et éventuellement de la sexothérapie.

Je vais d'abord donner la liste des livres que j'ai publiés en sexologie. Il y a d'abord ce livre qui s'appelle La libération sexuelle, que j'ai publié dans les années 75, par là. Ensuite, il y a eu Le mal d'aimer, dans les années 80. Dans les années 80 aussi, Les difficultés sexuelles de l'adulte, publié aux Editions sociales françaises (ESF). Et enfin, le dernier qui n'est pas publié, que j'essaie de publier actuellement sans trop réussir, qui s'appelle Le monde du sexe. C'est un énorme livre que j'ai commencé dans les années 90 et que j'ai fini d'écrire récemment. Je l'ai remanié. Et aussi, un très grand nombre d'articles dans les Cahiers de sexologie clinique et diverses revues. Et des communications dans des congrès de sexologie, en particulier.

On pourrait penser que parler de la sexualité pour moi, c'est parler d'une chose très limitée, très précise, très circonscrite. Mais en fait, ça renvoie à peut-être ce qu'il y a de plus important dans ma vie. Quelque part, à la gestion de ma vie, à la manière dont j'ai géré ma vie. J'ai déjà dit que le premier livre que j'avais conçu, non pas publié, c'est le livre qui ultérieurement devait devenir La libération sexuelle, et que je voulais appeler au départ Psychologie de l'amour. C'était un livre que j'ai commencé à concevoir et en partie à écrire après ma rupture avec Simone, dans les années 60. Ma rupture date de 1961. C'est quand je me suis retrouvé seul à Paris, séparé de Simone, de ma famille, isolé dans une chambre très étroite au quartier latin, que j'ai conçu et réalisé ce livre dans lequel je voulais surtout affirmer la liberté dans l'amour. J'attaquais beaucoup la notion d'amour avec un grand A, qui me semblait une espèce d'hypocrisie et de contrainte. Une conception moderne de l'amour avec un grand A, dans laquelle sous prétexte de l'amour, alors on impose des lois, des obligations aux gens dans le sens de la fidélité, de la conformité, des bonnes mœurs. Sous prétexte d'amour. Ce que j'attaquais au fond, c'est une espèce de conception romantique de l'amour, qui me semble être une conception dominante à notre époque. On est dans une société où on valorise beaucoup la valeur amour, ce qui est d'ailleurs en soi une bonne chose. Sauf que cet amour est conçu à l'inverse de l'amour, à mon avis, c'est-à-dire comme une réalité complètement contraignante et enfermante qui empêche à la fois le désir, la sexualité. Et en réalité, tout compte fait, l'amour lui-même.

Face à ça, je tenais à affirmer la valeur liberté. La liberté dans la vie, pas seulement la liberté dans la sexualité ou dans l'amour, mais même la liberté en général. La valeur liberté. Et cette valeur liberté a été très importante dans la gestion de ma vie, de mon existence, surtout depuis les années 60, c'est-à-dire depuis que j'ai eu une quarantaine d'années. Cette valeur liberté a été fondamentale pour moi. Je l'ai toujours affirmé avec une très grande force. Par exemple, quand je me suis séparé de certaines femmes qui m'enfermait, ce qui était le cas avec Simone en particulier, j'ai toujours réagi avec une force extrême pour défendre ma liberté. Et quand je vois en thérapie actuellement des gens qui sont enfermés dans des couples depuis des dizaines d'années, qui n'arrivent pas à s'en sortir, je suis toujours très étonné, parce que moi, j'ai toujours été capable de me libérer quand j'ai senti que les choses se refermaient sur moi. Donc, j'ai toujours affirmé cette valeur liberté qui était une valeur fondamentale pour moi.

Et dans ce livre que j'ai conçu et en partie réalisé dans les années 60, je l'ai finalement publié quinze ans après sous la forme La libération sexuelle, publié chez Payot, vers 1975. Dans ce livre, j'insiste surtout sur le caractère autonome de l'amour, de la vie amoureuse et de la sexualité. Je prends position surtout contre la position chrétienne et traditionnelle de l'amour, la conception du pape, si l'on peut dire. C'est-à-dire que l'amour est fait pour la procréation, la sexualité est faite pour la procréation. Et je m'oppose totalement à cette idée. C'est un combat sur lequel je suis revenu dans le dernier livre, Le monde du sexe. A mon avis, c'est tout à fait faux de penser que l'amour est fait pour la procréation. En réalité, la vie sexuelle serait plutôt un obstacle à la procréation. Parce que la procréation ne s'identifie absolument pas à la sexualité. Il y a une grande partie de la vie animale ou végétale qui se passe sans sexualité, et la reproduction se fait très bien. Donc, l'amour ne s'identifie pas à la reproduction. Et l'identifier à la reproduction, comme on le fait dans certains milieux, c'est simplement limiter l'amour, le circonscrire, et finalement fausser complètement la nature, parce que je pense que l'amour est complètement à l'opposé de la reproduction. La reproduction, ce sont deux êtres qui aboutissent à un. Et l'amour, c'est au contraire deux êtres qui gardent leur indépendance l'un face à l'autre. Ce n'est pas cette fusion biologique. Il y a une fusion dans l'amour, mais qui n'est pas de même nature et qui n'aboutit pas du tout au même résultat. C'est une conception que je développe, avec des arguments très nombreux, dans mon dernier livre, Le monde du sexe.

Ce qui aboutit à dire que dans la vie amoureuse, il y a deux secteurs de valeurs qui entrent en jeu. Il y a ce que j'appelle l'érotique et le génésique. Ce sont deux choses différentes. La génésique, la reproduction, sont aussi des valeurs, mais ce sont des valeurs différentes. Même si ces deux choses sont très souvent réunies, en réalité, ce sont des valeurs profondément différentes. Voilà en gros la thèse que je soutiens dans ce livre. Il y en a d'autres, mais en gros, c'est ça. Une thèse très centrée sur la liberté. C'est ce premier livre qui s'appelle La libération sexuelle.

Mais ce qu'il faut dire aussi, c'est qu'à partir des années 70, je me suis lancé dans une quête amoureuse absolument incroyable, qui m'a amené à trois grands échecs successifs. Premièrement, la relation avec cette Australienne, Vicky, qui était pathologique, pratiquement folle, qui a été en hôpital psychiatrique après s'être séparée de moi. Ça a été une relation folle, pathologique, où j'ai énormément trinqué. Ensuite, la relation avec Marie-France qui m'a quitté en l'espace d'une journée pour aller se marier avec un autre. Ce qui m'a amené à écrire le premier journal. Et troisièmement, la relation avec Rozenn, dans les années 80, qui s'est terminée aussi très mal, en catastrophe, et qui m'a amené à écrire Le mal d'aimer.

A fond, ce que j'ai vécu là et ce que j'ai réalisé ensuite au niveau des idées, c'est que l'amour, c'est aussi un défi, une énorme entreprise, très difficile à réussir. Dans ce livre, Le mal d'aimer, j'analyse cette difficulté à réussir. Par exemple, ce livre débute par une analyse qui a frappé beaucoup de gens, où je montre que l'amour est pris entre deux grands écueils énormes : l'abandon et l'étouffement. Constamment, dans l'amour, on est pris entre l'abandon et l'étouffement. La peur de l'abandon et la peur de l'étouffement. Les deux étant d'ailleurs corrélatifs. En général, c'est celui qui a peur de l'abandon qui produit l'étouffement et celui qui a peur de l'étouffement qui produit l'abandon. Les deux sont corrélatifs. Je commence par là, et ensuite je parle de mes difficultés dans cette relation amoureuse, etc. C'est un livre sur la défi amoureux. Et naturellement, La libération sexuelle et Le mal d'aimer, ce sont deux livres très proches de mon expérience. A la suite de ça, je me suis lancé dans une étude beaucoup plus objective, plus psychologique, sociologique, anthropologique de la sexualité et de la vie amoureuse, qui a donné le premier livre que j'ai écrit dans cette optique, Les difficultés sexuelles de l'adulte. Il y a eu à l'époque beaucoup d'articles que j'ai publiés. J'étais dans cette association, la Société française de sexologie clinique, je me suis beaucoup intéressé. J'ai aussi fait de la sexothérapie, j'en reparlerai. J'ai eu une pratique assez importante à ce niveau-là, ce qui m'a amené à réfléchir beaucoup sur ce qu'est la sexualité. Ce qui m'est apparu très nettement, c'est que la sexualité, ce n'est pas une entité, et ce n'est pas une entité séparée du reste dans la vie psychologique.

Premièrement, ce n'est pas une entité dans le sens où c'est une réalité modulaire, comme dit Fodor. C'est-à-dire une réalité composée de plusieurs fonctions, plusieurs types de conduites, qui peuvent être complètement dissociées, et même s'opposer les unes aux autres. Par exemple, je montre que tout ce qui dans la vie sexuelle est séduction, érotisme éclaté, c'est très différent du désir pour quelqu'un, par exemple. Et je me place au plan purement sexuelle. Il y a des dissociations dans la vie sexuelle et dans la vie amoureuse, et ces dissociations font qu'il y a des quantités de formules possibles de sexualité et de libido. Finalement, la libido, ce n'est pas une réalité unique, c'est une réalité très diversifiée, qui prend des formes très différentes selon les individus. Et j'essaie d'analyser dans ce livre les aspects différents de la libido et les formes que prend la libido. Ça veut dire que la sexualité n'est pas une entité unique, monolithique. Mais d'autre part, ce n'est pas non plus une entité séparée. Elle n'est pas séparée du reste du psychisme. Le reste du psychisme influe beaucoup sur la sexualité, spécialement la vie relationnelle, la sociabilité, interfère beaucoup avec la sexualité. Mais ça n'est pas un point de vue que j'ai tellement développé dans Les difficultés sexuelles de l'adulte, mais que j'ai beaucoup plus développé dans le dernier livre, Le monde du sexe, où je développe énormément ça à partir d'une centaines d'observations que j'ai faites sur des gens, des personnes précises. Je montre à quel point la sexualité dépend d'autres variables psychologiques, d'autres forces psychologiques. Et en particulier, de la relationnalité.

Cette réflexion s'est poursuivie à travers des groupes de recherche qui se sont créés dans les années 90. A partir des années 90, on a commencé à faire beaucoup de recherches en groupe. Je faisais déjà beaucoup de recherches, mais on a commencé à faire des recherches en groupe, et en particulier, un groupe centré sur la sexualité, qui s'est créé dans les années 90, qui a continué jusqu'à ces dernières années. Il y a eu énormément de recherches faites, les gens se sont beaucoup impliqués par rapport à eux-mêmes. On n'a pas encore exploité tous les documents qui sont sortis de ce groupe, ça reste à faire. On a mis au point des questionnaires pour évaluer les attitudes sexuelles, on a sorti beaucoup de documents, d'épreuves. On en est arrivé à mon avis à une conception très forte de la sexualité, qui reste en grande partie à développer, mais que j'ai essayé de développer pas mal dans Le monde du sexe, qui n'a pas encore été publié.

Il faut dire que ma réflexion sur la sexualité, qui a abouti à ces livres, naturellement est très liée, surtout à l'origine, à ma propre vie sexuelle et sentimentale. En particulier, ce livre, La libération sexuelle, le premier que j'ai commencé dans les années 60, très lié à ma rupture avec Simone, que j'ai vécue comme une véritable libération. Simone, ma première femme, avec qui je suis resté douze ans, je me suis senti énormément enfermé, et quand je me suis séparé d'elle, j'ai eu une impression d'énorme libération. Je suis reste plusieurs années à vivre seul, pratiquement presque sans relation. Finalement, je profitais seulement de ma liberté. C'était très lié à ma vie personnelle.

L'autre, Le mal d'aimer était aussi très lié à ma vie personnelle, ma vie sentimentale, puisque c'était l'analyse sur un certain nombre d'échecs que j'avais connus entre 1970 et 1980, pour simplifier.

Après ça, dans les années 80, j'ai réalisé une espèce d'équilibre au niveau amoureux, tout à fait satisfaisant pour moi, grâce à la rencontre avec Nicole, et aussi grâce à mon évolution personnelle, bien sûr. Les choses ont complètement changé. Je ne me suis plus senti ballotté, bouleversé, agité comme je l'étais jusque-là. J'avais intégré un certain nombre de comportements, de capacités, qui me permettaient de voguer sur le flot de la vie amoureuse d'une manière assez satisfaisante. Nicole restait le centre de ma vie, mais j'avais à côté et j'ai toujours d'autres relations qui elles étaient souvent difficiles, qui restent souvent difficiles. Mais qui ne me déstabilisent pas profondément. Autant, j'étais déstabilisé par ces échecs entre 1970 et 1980, avec Vicky, Marie-France, Rozenn, autant je ne suis pas déstabilisé par toutes ces relations, même ces échecs, ces difficultés que j'ai depuis les années 80. Donc, depuis les années 80, donc il y a maintenant 22 ans, je me sens très bien dans ma peau au niveau amoureux, très solide, très heureux finalement, il faut employer le mot. J'ai peut-être moins envie d'en parler. J'en parle quand même, mais j'ai moins envie d'en parler. Ce qui veut dire qu'effectivement, souvent quand je parle d'une chose, c'est parce que ça va mal. Mais j'aimerais quand même dans l'avenir écrire un livre sur ma vie amoureuse, dans lequel j'intégrerais toute cette période. Où j'essaierais de comprendre comment j'ai pu accéder à ce niveau où je suis actuellement, quels ont été les mécanismes, ce que ça représente pour moi. J'aimerais écrire un livre là-dessus.

Voilà en gros ce que j'ai à dire sur la sexualité et la vie amoureuse. J'oublie sûrement des choses, mais peut-être qu'en reformulant, tu vas m'ouvrir d'autres pistes.

Dans un premier temps, tu es revenu sur un entretien d'hier, sur un journal important que tu avais oublié, qui fait part de ta pratique thérapeutique et professionnelle, Apprendre à vivre. Il a été traduit en Argentine sous le nom du Journal d'un psychothérapeute. C'était important que tu puisses y revenir. Après tu as fait la liste des livres publiés et non publiés sous forme de journal. Et après, on est arrivé à la sexualité et la sexologie.

Tu as fait la liste des livres publiés, à partir de La libération sexuelle, jusqu'au Monde du sexe, qui n'est pas encore publié, en passant par différents articles qui sont parus dans des revues spécialisées et non spécialisées.

J'ai eu l'impression dans ce que tu disais que tu t'es intéressé beaucoup à la sexualité parce qu'elle te renvoyait à ce qu'il y avait de plus important dans ta vie. La sexualité, pour toi, c'était quelque part une sorte d'exemple d'archétype de gestion de ta vie. Et tu as conçu et écrit ça dans La libération sexuelle. Et cette conception et cette gestion de ta vie, c'est pouvoir affirmer ta liberté tous azimuts, et en particulier ta liberté dans l'amour. Dans ce livre, tu dis que l'amour avec un grand A est une hypocrisie. Que l'amour devrait être liberté ou libertaire. Et que l'amour avec un grand A est une imposition de loi, comme la fidélité, la vie en commun, la monogamie, etc. Et que cette conception romantique de l'amour conçu comme une réalité contraignante empêche la sexualité de vivre, et empêche même l'amour.

Tu veux affirmer très fort la notion de liberté, tu l'as redit plusieurs fois. Et ça me paraît être vraiment la sexualité comme un exemple de ta vie de liberté. Dans La libération sexuelle, tu insistes sur le caractère autonome de l'amour et de la sexualité. Tu dis que dans la vie amoureuse, il y a deux valeurs différentes, qui sont l'érotique et le génésique, mais que l'érotique n'est pas du tout la même chose que le génésique. Tu t'opposes beaucoup à ça, en particulier la conception chrétienne : l'amour est fait pour la procréation. Tu dis qu'absolument non. La vraie vie sexuelle serait plutôt un empêchement pour la procréation. Et que l'amour n'est pas une fusion biologique. Tu définis ça beaucoup dans Le monde du sexe.

Après, tu parles beaucoup de toi dans la sexualité, à partir des années 70, les grands échecs amoureux que tu as eus, tu en cites au moins trois très importants qui t'ont amené à réfléchir sur toi-même et à écrire sur toi-même, d'une manière impliquée, et à écrire aussi sur des conceptions par rapport à la sexualité. Dans ces années 70, tu as vécu l'amour et écrit l'amour comme un défi et comme une entreprise très difficile à réussir. C'est ce que tu analyses en particulier dans Le mal d'aimer, où tu dis qu'on navigue perpétuellement dans l'amour entre l'abandon et l'étouffement. L'étouffement est corrélatif de l'abandon et l'abandon est corrélatif de l'étouffement. On navigue toujours et pour réussir une relation amoureuse, il faut savoir affronter ce défi ou ces défis. Après les années 70, tu as commencé des études plus objectives sur la sexualité, qui font appel à la psychologie, la sociologie et l'ethnologie, l'anthropologie. Tu as écrit Les difficultés sexuelles de l'adulte, beaucoup d'articles. Tu fais partie de l'Association française de sexologie clinique. Et tu as eu une pratique thérapeutique qui t'a donné beaucoup à réfléchir. A ce moment-là, tu es arrivé à l'idée, au concept que la sexualité n'est pas une entité en elle-même, séparée du reste. Comme l'écrit Fodor, par rapport au fonctionnement psychologique, tu dis que la sexualité est une réalité modulaire, avec plusieurs conduites différentes qui, en tant que conduites différentes, peuvent s'opposer les unes aux autres. Donc, qu'il y a une sorte de dissociation dans la sexualité qui donne plusieurs formes de libidos. Tu dis aussi que la sexualité n'est pas du tout séparée du psychisme, ce n'est pas un truc à part et le psychisme de l'autre côté. Mais qu'au contraire, elle est extrêmement dépendante, en particulier…

Face B

… cette idée que la sexualité n'est pas une entité, qu'elle est modulaire et qu'elle n'est pas séparée du reste, ça se traduit beaucoup dans des observations que tu as faites, une centaine d'observations, et une réflexion à partir de ces observations qui s'appelle Le monde du sexe.

A partir des années 90, toujours pour t'aider dans cette recherche sur "la sexualité n'est pas une entité en elle-même", il y a eu des groupes de recherche, un en particulier axé sur la sexualité, où il y a eu beaucoup de travail fait, en particulier des questionnaires pour évaluer des attitudes sexuelles, pour évaluer les peurs dans l'amour. Ça a été un très long travail qui a abouti pour toi à une conception très forte de ce qu'est la sexualité. Ce que tu dis en conclusion, c'est qu'en grande partie, au moins jusqu'aux années 90, ta réflexion sur la sexualité a été très liée à ta vie sexuelle et à ta vie sentimentale. A partir du moment où tu t'es senti complètement étouffé dans ton couple avec ta première femme, tu as réfléchi, tu as observé à partir d'une liberté globale, que tu as adapté aussi à la liberté sexuelle.

Il y a une chose différente qui s'est passée à partir des années 80. Jusqu'aux années 80, j'ai l'impression que ta vie amoureuse et sexuelle était assez chaotique et assez difficile, même s'il y a eu des moments qui devaient être géniaux, tu étais quand même assez ballotté entre ce que tu appelles toi des échecs, qui t'ont amené à réfléchir. Et à partir de ce moment-là, tu as eu une vie amoureuse que tu juges satisfaisante, avec un axe, une femme, et d'autres relations qui, quand elles marchent, c'est bien, quand elles ne marchent pas, ça ne te déstabilise pas. Parce que tu as un axe. Donc, tu dis que tu te sens plutôt heureux dans ta vie amoureuse et sexuelle. Donc, comme ça ne pose pas de problème, tu as eu moins envie d'en parler, mais si tu as quand même écrit Le monde du sexe. Ce que tu aimerais faire dans les années qui viennent, c'est écrire un livre sur le pourquoi tu es arrivé à cet équilibre, après avoir été ballotté pendant peut-être 20 ou 30 ans, très longtemps, comment depuis 20 ans, tu as pu accéder à cet équilibre. Pourquoi, comment, que s'est-il passé dans ton évolution pour que tu arrives à dire : je me sens heureux dans ma vie amoureuse.

Je voudrais revenir sur deux points.

Je voudrais revenir sur cette période capitale entre 1960 et 1980. 1960 : la rupture avec Simone. 1980 : je t'ai rencontré toi. Ça confirme très fort mes idées sur l'expérience vécue, l'expérience évaluative, au sens où j'ai l'impression qu'entre 1960 et 1970, j'ai continué, j'ai poursuivi et j'ai approfondi une expérience essentiellement sentimentale, sur le plan relationnel, même amical, avec une femme. Et cette femme, c'était cette Américaine qui s'appelle Janice, avec qui j'ai eu une relation extraordinairement positive. J'ai donc approfondi ma vie sentimentale, que j'avais déjà commencé avec Simone, mais je suis allé beaucoup plus loin. Ensuite, une autre expérience est survenue brusquement, c'est une expérience essentiellement d'ordre sexuel. Entre 1970 et 1980, par contre, j'ai eu un nombre incroyable de femmes, de maîtresses, d'expériences. Il y avait des semaines où j'avais trois femmes qui se succédaient, je collectionnais les relations de tous les côtés. J'ai une femme asiatique, juive, noire, de toutes les couleurs possibles, etc. Je pense que ça a beaucoup contribué à affermir ma sexualité, à me donner une espèce de sûreté, de facilité dans la sexualité, et qu'ensuite, ça m'a permis de faire la synthèse de ces deux choses, d'une part la sentimentalité, la relationnalité dans l'amour, qui est quand même quelque chose de spécial, et la sexualité. Si je n'avais pas fait ces deux expériences-là, je n'aurais pas pu accéder à cette espèce de conjugaison, de combinaison de ces deux choses. Je pense que l'amour, c'est finalement la combinaison de ces deux choses. L'amour, ce n'est pas uniquement la sexualité, et ce n'est pas non plus uniquement la relationnalité, l'amitié ou la communication. L'amour, c'est la réunion de tout ça. C'est d'ailleurs ce qui en fait la grande difficulté. C'est la première chose que je voulais dire.

La deuxième chose, c'est qu'aujourd'hui, je suis devenu un peu, à mon corps défendant et je n'aime pas trop ça, je suis considéré un peu comme un spécialiste de la sexualité et de la sexologie. Ça me colle un peu à la peau et je n'aime pas trop ça, mais en même temps, ça me rend service parce que récemment, une fille qui s'appelle Brigitte Lahaye, une ancienne actrice de porno, qui fait des émissions sur RMC, m'a demandé de collaborer avec elle pour des émissions sur la sexualité, qu'elle fait régulièrement, tous les jours. Et effectivement, je collabore avec elle. Les gens téléphonent, on leur donne notre opinion sur ce qu'ils disent. Et c'est vrai que ça me plaît beaucoup de faire ça. Donc, même si c'est une image qui ne me plaît pas trop, je l'assume assez bien et j'en profite.

Ce sur quoi tu reviens et qui paraît très important, c'est que tu dis que ce que tu as vécu en tant que sexualité et amour entre 1960 et 1980 conforte tes idées sur l'importance de l'expérience évaluative. Ce que tu as déjà développé par ailleurs dans ton entretien sur tes idées. Tu dis que pendant cette période, tu as vécu et expérimenté deux choses : l'amour avec cette femme dont tu n'avais pas parlé précédemment, Janice : la tendresse, la sentimentalité.

Elle m'a contacté récemment, 32 ans après m'avoir connu…

La relationnalité, des choses très douces qui se passaient avec cette femme. Et en même temps, ou après, tu as eu une expérience tous azimuts d'ordre sexuel. Tu as fait l'amour avec énormément de personnes, et ça a permis d'affermir ta sexualité. Et cette sexualité étant affermie, ayant rencontré par ailleurs la relationnalité dans l'amour, ça t'a permis de faire une synthèse. Pour toi, l'amour (peut-être pour beaucoup) est une combinaison de la relationnalité et de la sexualité, mais ce que tu dis, c'est que c'est très difficile si on veut aller jusqu'au bout. Si on veut aller jusqu'au bout de la liberté dans l'amour, à la fois relationnalité et sexualité, c'est une entreprise. C'est une grosse entreprise.

Tu finis en disant qu'on te présente beaucoup comme le sexologue de service, si je puis dire. A la fois un spécialiste de la sexualité, ça t'intéresse, ce n'est pas mal, mais tu trouves que c'est réducteur, que ce n'est pas suffisant. C'est une partie de toi, c'est modulaire aussi… Mais quand même, ça te permet de participer à un certain nombre de travaux, et en particulier de travailler avec une fille à la radio sur les problèmes de sexualité, de travailler de manière régulière avec Brigitte Lahaye, et ça t'intéresse beaucoup de pouvoir aider monsieur tout le monde dans la sexualité.