Michel Lobrot
A propos de Freud
Michel parle très souvent de Freud dans ces livres - ça en devient même parfois assez pénible. Ici, j'ai pris des passages de plusieurs de ses livres et je les ai compilés.
Guilain

La première construction que je fus amené à contester est la psychanalyse ou, plus exactement, la théorie freudienne qui sous-tend la pratique psychothérapeutique sans la recouvrir entièrement. Cette distinction est importante. La pratique psychanalytique est une invention géniale de Freud dont personne ne peut contester la valeur. J’ai d’ailleurs fait moi-même une psychanalyse qui a duré quatre ans et qui m’a beaucoup apporté. Par contre, la construction théorique freudienne n’est qu’une hypothèse. Il est dommage que Freud ne l’ait pas présentée comme telle. Les idées qu’il affirme comme des certitudes et que tout le monde, à sa suite, s’est mis à rabâcher comme un catéchisme, ont biaisé fortement la pratique psychanalytique. Par exemple la méthode d’interprétation est probablement une erreur qu’on ne remettra jamais assez en cause.

D’emblée j’ai eu des doutes sur un point essentiel de la conception freudienne : la théorie de l’inconscient. Il m’a paru impossible d’admettre non pas certes que les événements psychiques soient oubliés et peut-être refoulés, non pas certes qu’il y ait une influence de notre passé sur nous, mais que les événements psychiques s’inscrivent en nous malgré nous et réapparaissent sans que nous le sachions, ou plus exactement en déterminant du dehors nos activités. Il m’est apparu au contraire évident, quand je me suis mis à étudier la structure de l’activité humaine, que nos actes sont déterminés de l’intérieur par des choses actuellement ressenties et vécues par nous, à savoir nos sentiments, nos émotions, nos valeurs, qui sont par nature lisibles et visibles. [...] J’ai essayé de montrer que l’évolution psychologique se fait non pas par une impression mécanique des événements dans notre psychisme (conception de l’imprinting), pouvant prendre éventuellement une forme symbolique comme le voulait Freud, mais par une longue série d’expériences conscientes de valeurs vécues qui se réalise à travers la totalité des événements de notre vie.

Cela avait évidemment des conséquences considérables sur la pratique. Il n’était plus possible de maintenir une conception cognitiviste et intellectualiste de la pratique formative et thérapeutique à la suite de Freud. Celui-ci imaginait que la cure thérapeutique avait pour but de retrouver ces événements passés qui avaient déterminé nos pulsions actuelles, de les repérer, de les reconnaître et, par ce moyen, de les liquider. Il s’agissait donc de connaître notre passé et nos origines, comme un archéologue qui retrouve d’anciens documents (image utilisée par Freud dans « La Gravida de Jensen »). Et certes, il peut y avoir, dans la cure thérapeutique, une recherche du passé et éventuellement une redécouverte de celui-ci ; mais, outre que cette découverte est elle-même déterminée par notre affectivité présente, comme l’a montré Janet, elle est loin de rendre compte de tout ce qui se passe dans l’activité en question. L’essentiel me paraît être une réévaluation de nature affective qui résulte des expériences que nous sommes amenés à faire dans ce nouveau cadre. Ce n’est pas le retour sur le passé qui est curatif, mais le vécu actuel et présent, avec sa charge émotionnelle, avec la découverte qu’il représente, et grâce au fait qu’il est centré sur l’avenir.
[...]

Ici, je m’arrête, car j’entends les soupirs, que je connais bien, de tous ceux qui, fatigués que je les harcèle avec mes mises en garde sur le freudisme, profèrent : « Le voilà qui vient encore nous rebattre les oreilles avec le freudisme. Qu’est-ce qu’il lui a donc fait, ce pauvre Freud ? Est-ce qu’il ne serait pas en train de tuer son père ? » Merveille du freudisme qui récupère et neutralise immédiatement toute opposition, qui possède toutes les parades possibles à toutes les attaques possibles ! Cela aussi fait partie du phénomène que je vais essayer de comprendre.

Je ne peux pas me dispenser d’exposer les raisons que j’ai de m’attaquer à Freud. Je ne peux pas me permettre de passer, sans crier gare, à l’analyse des causes de ce que je considère comme un phénomène social. C’est aussi une façon de motiver mes lecteurs, qui probablement ne voient pas les dangers du freudisme et sont prêts à donner à Freud « le bon Dieu sans confession ».

Mais d’abord, rendons à Freud tout l’hommage qu’on lui doit. Soyons juste, sous peine de passer pour sectaire. [...]

Définir la cure psychanalytique comme une « confession » et évoquer à ce propos l’image de Goethe, cela revient, de la part de Freud, à reconnaître qu’il veut introduire, dans la culture moderne, une nouvelle forme de rapport humain, fondé sur l’ouverture et la communication. Freud dit aussi que cela a été pour lui l’essentiel, puisqu’il ne se définit pas comme un scientifique mais comme un artiste ou comme un homme de lettres.

Et en effet, je pense que Freud a été un révolutionnaire, dans le sens positif du terme, essentiellement par sa contribution à l’invention et à l’expansion d’une nouvelle forme de rapport entre les êtres humains, dont la psychothérapie n’est qu’une application. Il l’appelle « confession », mais on devrait plutôt l’appeler transparence, échange, partage. Carl Rogers, en élaborant la notion d’ « empathie », est, sous cet aspect, dans le droit fil de la tradition freudienne.

Si on reconnaît cela, et il faut évidemment le reconnaître et insister là-dessus autant qu’on le doit, on ne peut qu’être stupéfait, en constatant que Freud est aussi celui qui a préconisé et défini la méthode relationnelle la plus contraire à toute ouverture sur l’autre, à toute reconnaissance de l’autre dans sa spécificité, à toute relation véritable avec l’autre, à savoir la méthode interprétative. [...]

La pratique interprétative a envahi littéralement tous les domaines, tous les lieux où s’effectuent les nouvelles activités sociales que j’ai évoquées, à savoir les activités sociales d’aide, de psychothérapie, de soutien psychologique. Elle les a profondément perverties. Ces pratiques sociales, au lieu d’être centrées sur ceux qu’on cherche à aider, pour les entendre, les comprendre et les accompagner, ne sont, la plupart du temps, que des moyens de satisfaire les préjugés théoriques, les peurs ou les désirs de pouvoir de l’interprétateur.

On va dire que j’exagère, que je pousse au noir. Je ne crois pas. Je vais essayer de montrer les formes qu’ont prises ces pratiques interprétatives, depuis que Freud les a popularisées, et on reconnaîtra facilement, je pense, des modes de pensée et d’intervention absolument courants.

[...]

Tout le monde aujourd’hui parle de l’Inconscient. Même la concierge. Le freudisme nous a totalement envahis. Non seulement l’Inconscient, mais l’ « Œdipe », comme on dit, et tout le reste. C’est le credo officiel dans le monde intellectuel. Et non seulement pour ceux qui pensent superficiellement c’est-à-dire qui ne pensent pas, mais aussi pour ceux qui prétendent penser « profondément ».

Tout livre aujourd’hui qui se veut subtil utilise les trucs de la symbolisation, qu’on appelait au Moyen-Âge l’allégorie et qui permettait toutes les fantaisies, toutes les déformations et tous les mensonges.

[...]

Je me centrerai d’abord sur un cas, celui d’un homme, Jean, qui, actuellement, dirige une petite entreprise en province, et qui a commencé, à l’âge de 16 ans, une évolution névrotique qui s’est traduite immédiatement par des comas avec perte de conscience, des états d’absence, des angoisses insupportables survenant surtout la nuit et le matin. [...]

L’évolution névrotique a commencé environ deux ans après que le jeune homme ait été mis en pension par ses parents, loin de sa ville natale située dans l’est de la France, ce qui faisait qu’il ne les voyait pratiquement qu’aux vacances.

Cette séparation, et spécialement par rapport à sa mère, a déterminé chez le garçon des souffrances intolérables qu’il traduit dans ses lettres, qui s’étendent sur la période de quatre ans où il a été pensionnaire, et que j’utilise. Très explicitement, il rattache lui-même l’apparition de ses troubles à la séparation du milieu familial. « A mon avis, dit-il, ce qui m’a détraquer (sic) depuis que je suis à R. c’est un manque d’affection » (lettre du 09.02.58). Il aime en effet sa mère d’un amour immense, démesuré. [...]

« Fixation névrotique à la mère de caractère œdipien », dira le psychiatre influencé par les théories freudiennes. Je vois les choses d’une manière opposée. Il me semble que cet attachement à la mère est au contraire pour le garçon un capital positif qui non seulement lui permet de vivre mais l’empêche de sombrer dans l’angoisse. Ce n’est pas cela qui est la cause de sa maladie mais c’est l’absence de cela.

A quoi on répondra immédiatement « qu’il faut bien se détacher de sa mère pour arriver à la maturation adulte qui, que, etc. », ce qui me paraît incontestable mais n’indique précisément pas ce qu’il faut faire pour y arriver. La frustration de ce sentiment positif aboutit au résultat inverse, à savoir à une impossibilité d’aller normalement vers autrui, aussi bien garçon que filles, du fait de la non compensation des stress qui sont liés à ces contacts. D’où une solitude insupportable, dont la séparation d’avec la mère est paradoxalement la cause. [...]

Cela m’amène à faire quelques réflexions sur le fameux complexe d’Œdipe et sur le problème de l’inceste qui lui est très lié.

Affirmer, comme le fait Freud, que le premier objet d’amour de tout enfant, c’est son père et sa mère, cela me paraît incontestable. Mais il faut aller plus loin et dire que cet amour est une valeur positive qui doit être développée au maximum, même sous ses formes érotiques, pour servir de point de départ et d’introduction à d’autres amours, non œdipiens et non incestueux.

Or, ce que dit Freud est exactement l’inverse. Dans une perspective moralisante, il veut réduire au minimum cet amour œdipien, pour qu’il ne devienne pas un centre de fixation qui sera ensuite refoulé et deviendra névrotique.

Ce faisant, il abonde dans le sens de la morale traditionnelle qui stigmatise l’inceste plus que n’importe quoi à cause de son caractère spontané et naturel. S’il est vrai que nous devons tous faire le plus tôt possible l’expérience de l’amour pour arriver à un développement autonome, il est clair que cette expérience ne peut mieux s’effectuer que dans le milieu où nous vivons étant enfants à savoir la famille. Et c’est en effet là qu’elle s’effectue le plus tôt et le plus facilement.

Mais c’est précisément cela qui fait horreur et dont on ne veut pas, à cause du caractère sacré de la famille, des parents, des frères et sœurs. La sexualité, l’amour ne peuvent que souiller toutes ces choses que vous devons respecter.

Autrement dit, le monstre, le sexe, s’introduit là où on le souhaite le moins, là où il risque de faire le plus de dégâts, et il s’introduit non pas par la violence mais naturellement et comme s’il était chez lui. C’est pourquoi on le combat avec tant de force, comme une tentation permanente, presque inévitable, mais particulièrement dangereuse.

Les sentiments incestueux sont pour chacun les plus utiles et les plus positifs. Voilà ce qu’il faut affirmer avec force. Et affirmer avec autant de force que la fixation à la mère, au père, quand elles existent, résultent des obstacles et des empêchements qu’on met à ces sentiments qui entraînent un repliement du sujet sur lui-même, c’est-à-dire sur sa famille et sur ses origines.

[...]

Si nous continuons notre réflexion, nous tombons sur les actes manqués, les lapsus, les oublis, et d’une manière générale sur toutes les erreurs qui s’introduisent au sein de l’action. [...]

L’hypothèse que je vais faire ici a une importance considérable puisqu’elle contredit la théorie freudienne, sur le point précis où celle-ci a cru trouver sa plus forte justification. [...]

Je prends tout d’abord un exemple et donnerai ensuite les explications. Mon exemple est celui-là même que Freud utilise en ouvrant « Psychopathologie de la vie quotidienne », à savoir : Signorelli – Botticelli.

Freud, on le sait, utilise sa propre expérience et raconte avoir recherché le nom du peintre italien de la Renaissance, Signorelli, lors d’un voyage avec des amis en Bosnie-Herzégovine (actuellement Yougoslavie) et n’avoir pas réussi, dans un premier temps, à le retrouver. Le nom qui se présentait à lui était celui de Botticelli, autre peintre de la Renaissance italienne, beaucoup plus connu que Signorelli.

Je passe sur l’explication de Freud, compliquée et tirée par les cheveux, dont j’ai déjà parlé, et je présente mon hypothèse.

Freud cherche le nom de ce peintre, et comme il se passe souvent pour les noms propres (j’y reviendrai) ne retrouve que quelques éléments ou stimuli transitoires qui vont jouer un rôle déterminant dans sa confusion. Ces éléments sont à la fois sémantiques et phonétiques. On peut les résumer de la manière suivante :
  • Stimulus 1 : Peintre – italien – Renaissance – Sixtine (Les deux peintres ont fait des fresques à la Sixtine)
  • Stimulus 2 : Nom en quatre syllabes
  • Stimulus 3 : Terminaison en « elli ».

Les stimuli transitoires qui se trouvent présents dans l’esprit de Freud réactivent immédiatement et sans difficulté le nom de Botticelli, qui ne demande qu’à réapparaître non seulement parce qu’il présente toutes les caractéristiques demandées mais surtout parce qu’il est le nom d’un peintre très connu et aimé par Freud, souvent cité par lui, auteur de « La naissance de Vénus », etc. Freud évidemment aime penser à Botticelli, cela ne fait aucun doute, alors qu’il se moque bien de Signorelli, dont il recherche le nom seulement pour pouvoir en parler avec son ami. D’un côté, nous avons le nom recherché qui se trouve faiblement automatisé et qui possède donc un faible pouvoir d’évocation, et de l’autre côté un autre nom, qui possède partiellement la même structure, qui est au contraire fortement automatisé et qui a un grand pouvoir d’évocation. Nul doute que c’était le nom de Botticelli qui devait réapparaître.

Une fois réapparu, le nom fait écran à l’autre, du fait des images qu’il entraîne avec lui et qui renforcent encore le processus d’occlusion. Il faudra donc un certain temps à Freud pour retrouver le nom de Signorelli, le temps que Botticelli s’affaiblisse et puise laisser place à l’autre nom. [...]

J’ai effectué une recherche en 1974 sur 100 lapsus pris au hasard. Tout d’abord, il apparaissait que les lapsus ont lieu dans une énorme proportion, de l’ordre de 75 à 80%, sur des noms propres. Cela s’explique si l’on songe que les noms propres sont les moins bien intégrés dans la chaîne automatique, du fait de leur particularisation. Ensuite, ils ont lieu sur des mots peu familiers, inhabituels, techniques, relativement longs qui n’émergent pas spontanément et qui doivent être recherchés.

Par contre, les mots qui se substituent à eux, sont des mots plus communs, plus familiers, plus connus, plus affectivités. Dans le cas des noms propres, le nom substitué est souvent le nom d’une personne connue plus anciennement par le sujet ou actuellement présente dans la pièce ou celle-là même à laquelle elle s’adresse (au lieu de celle dont elle parle), c’est-à-dire quelqu’un possédant une actualité plus grande.

Dans une certaine proportion des cas, le mot substitué n’a aucun sens et il y a seulement changement d’un ou deux éléments phonétiques, dans le sens d’une « meilleure forme ». [...]

Dans certains cas, il faut invoquer non pas la faible automatisation mais la désautomatisation par fatigue, émotion ou distraction. C’est ce qui se passe, de l’aveu même de Freud lui-même, dans le cas où il se met à tirer de sa poche la clef de sa propre maison alors qu’il se trouve face à la porte d’un client ou d’un ami . Il reconnaît qu’il était, dans l’exemple cité, particulièrement fatigué, et il était, de toute façon, distrait, étant donné le peu d’importance d’un tel acte qui ne demande pas une grande attention. Le mécanisme est simple. La vision de la porte qui n’est pas sa propre porte doit normalement entraîner l’action de sonner, à condition que les repères (qui montrent qu’il s’agit d’une autre porte, où la sonnette se trouve à tel endroit, etc.) aient été convenablement perçus. Dans le cas de fatigue, émotion ou distraction, les repères ne sont plus perçus, et la vision de la porte devient une représentation générale qui induit l’action la plus habituelle et la plus intégrée, à savoir le fait de sortir ses clefs, ce qu’on fait le plus fréquemment et pratiquement tous les jours en rentrant chez soi. Il y a substitution de stimuli. Il est inutile de bâtir une théorie pour montrer que l’individu qui fait cela considère cette maison comme la sienne d’une manière inconsciente, etc., etc. Il ne fait, si je puis dire, que rentrer chez lui, et son plus grand désir n’est pas de s’approprier la maison d’un client mais de rentrer chez lui, ce qui constitue la chose la plus ordinaire du monde.

[...]

Au moment où Freud commence à s’intéresser aux problèmes de l’hystérie, la pensée occidentale, de plus en plus intéressée par le champ psychologique, vient de découvrir l’existence de zones obscures dans le psychisme, dans lesquelles le sujet ne peut pénétrer par l’esprit. Cela va à l’encontre d’une tendance ancestrale des penseurs, qui remonte au moins au Moyen-Âge et qui s’est affirmée à l’époque classique à ne voir dans l’être humain que l’intelligence, la raison, l’entendement, comme si toute la vie psychologique se résumait à cela.

Et certes, l’activité volontaire, intentionnelle et contrôlée, est ce qui apparaît le plus nettement quand on jette son regard sur l’être humain. Même l’aspect affectif, ou ce qu’on appelle traditionnellement les passions, est plus difficile à appréhender. On commence pourtant à le faire à partir de la philosophie des Lumières, au 18ème siècle.

Quand on aborde cette partie de l’être humain, on s’aperçoit qu’il y a en elle beaucoup d’obscurité. Comme je l’ai montré, les activités automatiques comportent une partie incontestable de conscience mais aussi d’inconscience. La mémoire fait défaut, quand nous essayons de comprendre l’origine de nos pulsions et impulsions. La faculté raisonnante et prévisionnelle n’intervient pas dans la fabrication de nos souvenirs et de nos rêves. L’analyse fait défaut quand nous essayons de saisir les opérations en cours qui se déroulent d’une manière automatique. Certes, ces ignorances et méconnaissances n’affectent pas l’essentiel, c’est-à-dire l’accès aux affects, car il reste une part considérable de conscience, d’ordre émotionnel pour les pulsions, d’ordre représentative pour les souvenirs et imaginations, d’ordre proprioceptive pour les opérations en cours. Cependant la lucidité n’est pas totale et reste insatisfaisante.

Freud a certainement été influencé par ces conceptions nouvelles qui fleurissent à la fin du 19ème siècle et qui mettent au premier plan la notion d’inconscience. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il utilise cette notion à sa manière, dès son retour de Paris en 1886, après avoir vu Charcot opérer à la Salpêtrière. Dès 1892-93, c’est-à-dire six ans après, il imagine que les expériences sexuelles des patients hystériques qu’il traite pourraient être à l’origine de leurs troubles et manifestations divers. Il fait des conférences à Vienne sur ce sujet. Il commence à construire une théorie, qu’il appelle au début « théorie de la séparation de l’affect et de la représentation », qui pose que l’affect, qui tourmente le sujet et qui est d’origine sexuelle, est refoulé et s’attache, d’une manière inconsciente, à une autre représentation, non explicitement sexuelle (voir dans « Névrose, psychose et perversion », l’article sur « Les psychonévroses de défense », de 1894).

Nous trouvons, dès ce moment, deux attitudes de Freud, qui vont être, à mon avis, la source de toutes ses errances ultérieures, et dont il parle explicitement dans les premières communications de cette époque. La première est le fait que les patients ne reconnaissent pas cette origine sexuelle. La seconde est le fait qu’il imagine qu’une représentation devant déboucher sur une action, donc de caractère intentionnel, puisse être non consciente, ni représentée, ni activée.

La première attitude n’est pas propre à Freud. Elle renvoie à la tendance, presque universelle jusqu’aujourd’hui, à ne pas écouter les personnes qui parlent sur elles-mêmes, qui s’expriment sur leur propre vécu. C’est comme si cela n’avait pas d’importance, comme si n’importe qui, bien placé et compétent, pouvait se substituer à la personne et dire, à sa place, ce qu’elle ressent et ce qu’elle vit. Et en effet, il est pénible et embarrassant d’avoir à passer par le récit du sujet pour le comprendre. Cela s’oppose à toutes les coutumes en vigueur dans la vie sociale, qui consistent à inférer du comportement visible aux sentiments invisibles, à spéculer sur les intentions et les arrière-pensées à partir des conséquences ou des manifestations des actes, à traiter ceux-ci comme on traite les insectes dans une collection, en les comparant et les classant à partir de leurs caractères extérieurs. Cela revient à ignorer la spécificité de l’être humain, qui est justement de se survoler lui-même, de s’approprier en permanence sa propre conduite, grâce à une conscience qui lui permet de se représenter celle-ci et de la décider en fonction de cela. L’attitude de Freud est une attitude sociale et qui a seulement une signification sociale. Ce n’est pas une attitude scientifique.

L’autre idée, qui fait fi du caractère conscient de toute activité volontaire, est d’autant plus étonnante que Freud est contemporain des fondateurs de la « phénoménologie », Brentano et Husserl. Il a suivi les cours de Brentano. Il est né trois ans avant Husserl. Il ne pouvait pas ignorer ce mouvement de pensée, qui accorde la priorité à la vision que le sujet se fait de lui-même, du fait que son expérience est directe, immédiate, incontestable. Il n’y fait nulle part allusion. Son inclination à procéder comme on fait en médecine, de l’extérieur, prévaut. Freud reste un médecin, beaucoup plus qu’un psychologue. C’est d’ailleurs ce qui explique son succès. Le monde d’aujourd’hui, comme celui d’autrefois, reste fasciné par les spécialistes et les techniciens.