Michel Lobrot
Rousseau

Extrait de L'aventure humaine de Michel Lobrot (pages 577 à 579)

Sélectionné par Guilain


Rousseau semble avoir de l'homme une meilleure opinion que Hobbes. On lui fait dire constamment que l'homme est "bon par nature", "né bon", etc. Il n'y a rien de plus faux. Si l'on consulte le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes (1755), texte de base où il expose ses conceptions sur l'origine de la société, on s'aperçoit qu'il a sur la nature de l'homme la même idée que Hobbes, une idée réductive.

Tout d'abord, comme Hobbes, Rousseau ne voit rien d'autre à l'origine de nos pulsions, que l'instinct de conservation et de pitié, ce qui est bien réducteur.
"(...). Méditant sur les premières et les plus simples opérations de l'âme humaine, j'y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l'un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous-mêmes et l'autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables".
Et aussi cette phrase :
sa propre conservation faisant presque uniquement son unique soin...".

Comment se produit le passage à la société, à partir d'un état où elle n'est pas nécessaire ? Elle naît du besoin de s'entraider, dans une perspective utilitaire, quand apparaît l'agriculture. Rousseau ne peut envisager d'autres raisons, dans un schéma aussi réducteur que le sien. Mais pourquoi cela est-il mauvais et entraine-t-il des conséquences aussi déplorables ? Voila le point crucial, là où tout se noue.

On connaît le fameux passage :
"le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut vraiment le fondateur de la société civile"
Mais d'où vient cette tendance à s'aproprier quelque chose qui vous est simplement inutile, s'il n'y a antérieurement aucune disposition égoïste et mauvaise ? C'est qu'une telle disposition résulte du fait que l'homme est centré sur lui-même, n'ayant pas d'autre instinct que sa propre conservation. Quand il sort de sa solitude, il ne pense qu'à sa défense et à son intérêt. Auparavant, les hommes dans un état "n'ayant nulle correspondance entre eux ni aucun besoin d'en avoir", maintenant qu'ils sont amenès à se rencontrer, ils restent les mêmes et ne peuvent rien manifester d'autre que le plus total égoïsme.

L'état de nature n'est pas un état de bonté. Dire cela n'a aucun sens et Rousseau ne le dit pas. Il voit les hommes à l'origine "plutôt farouches que méchants et plus attentifs à se garantir du mal qu'ils pouvaient recevoir que tenter d'en faire à autrui". Cette attitude de retrait craintif et de pure défense n'a rien à voir avec la bonté.

Et d'ailleurs, Rousseau le confirme dans un passage étonnant du même Discours où il analyse l'origine des sentiments amoureux. Au départ, il y a, comme toujours, "le physique de l'amour", qui est "ce désir général qui porte un sexe à s'unir à l'autre", car le "moral" est "un sentiment factice né de l'usage de la société". Comment la jalousie, la haine, la rage destructive peuvent-elles sortir de là ? Il suffit d'observer ce qui se passe quand les hommes commencent à se fréquenter.
"A force de se voir, on ne peut plus se passer de se voir encore. Un sentiment tendre et doux s'insinue dans l'âme et par la moindre opposition devient une fureur impétueuse : la jalousie s'éveille avec l'amour ; la discorde triomphe et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain"
Il n'y a pas de mystères là-dedans : le sentiment doux devient un sentiment féroce, parce qu'au départ il n'avait rien de relationnel. Il n'était pas centré sur l'autre, donc doux. Il n'était que le désir "qui porte un sexe à s'unir à l'autre". Le plus ne peut sortir du moins. L'égocentrisme absolu ne peut engendrer la communication.

Pourquoi a-t-on pu parler de bonté, ce qui rend Rousseau différent de Hobbes ? Parce que, contrairement à Hobbes, Rousseau imagine que les hommes peuvent à l'origine se passer les uns des autres et vivre dans un état d'isolement total. Cette idée est étonnante, mais il l'a soutenue. Non seulement dans "l'état de nature", les hommes ignorent la communication et la relation qu'ils ne connaîtront d'ailleurs jamais (dans le système de Rousseau, ces valeurs n'existent pas), mais ils n'ont même pas besoin les uns des autres au niveau pratique. Il n'y a donc pas de société et par suite pas de heurt, pas de conflit, pas de guerre, pas de domination. "Des hommes qui, n'ayant ni domicile fixe ni aucun besoin l'un de l'autre, se rencontreraient peut-être à peine deux fois en leur vie" vivent dans un état de paix idéal. Mais cette paix ne résulte pas de la concorde et de l'harmonie, elle résulte du fait qu'on ne se rencontre pas. Elle résulte de la solitude et de l'isolement. Curieuse bonté que celle qui réside dans l'absence !

Avec des prémisses opposées, Rousseau et Hobbes arrivent à des conclusions identiques. Pour Hobbes, l'homme est mauvais parce qu'il est contraint de vivre en société et qu'il ne peut alors rien exprimer d'autre que son égoïsme et son intérêt pour lui-même, qui le mettent en guerre contre les autres. Pour Rousseau, l'homme est, au contraire, en paix parce qu'il ne rencontre pas les autres. Quand il les rencontre, il installe la domination, car il n'a aucun lien réel avec eux.

Dans les deux systèmes, nous retrouvons le même scémaconditionniste. Le milieu extérieur ne sert pas à autre chose qu'à exciter, réactiver des sentiments existants déjà, dits "naturels", qui consistent dans l'instinct de conservation et le désir de sa propre défense. Le milieu extérieur n'a pas de valeur formatrice et constructive. Il ne change rien dans le psychisme de l'homme. Il n'a pas d'incidence intérieure. Il reste extérieur, comme dans le schéma structuraliste.